Poursuivant l’aventure intérieure avec Victor Segalen, j’ai relu La Tête, nouvelle qui raconte comment deux voyageurs à travers la Chine en viennent, dans un temple isolé de la région du mont Woutai, province du Shanxi, à décapiter une statue du Bouddha. Cette nouvelle a pour motif une expérience vécue à la fin du mois d’août 1909 par Victor Segalen et son ami Auguste Gilbert de Voisins, lors de leur grande randonnée à cheval à travers la Chine. Segalen écrit à sa femme : « […] dans un recoin, une belle chose : un Bouddha sans bras, au torse décrépi, mais dont la tête restait impassiblement belle : or rouge sous la boue. Nous décidons d’emporter seulement la tête. La caravane nous précédait. Je la rejoins au galop, je fais déballer notre hache, reviens à la pagode, et tous deux, en pleine sueur, nous attaquons au bois. Dur ! La hache mordait peu, il eût fallu une scie. En plein travail, deux paysans des environs surviennent. Comment allaient-ils prendre la chose ? Une seule échappée : les rendre complices. Je leur demande la meilleure façon de s’y prendre. Ils nous aident. Un coup de hache heureux et l’on voit que la statue est creuse. Trois quarts d’heure de travail. L’un frappe… l’autre maintient la poitrine, le paysan pèse sur la tête, le mafou tire sur les pieds. Un craquement horrible : la tête impassible est arrachée, souriant avec inefficacité. On la met dans un sac de toile, on l’emporte au galop et… Et, en quelques secondes, j’ai la vision d’une nouvelle à écrire là-dessus. Je la rumine toute la fin de l’étape ; j’arrive tant bien que mal à la fixer, en l’écrivant à cheval. […] Le soir tombe, délicieux, sur une belle tête pour Augusto, et un conte que je crois beau pour moi, La Tête, dont quatre pages sont écrites et que j’espère pouvoir t’expédier avant peu. » Impulsion d’occasion, la motivation de l’exaction tient au désir d’appropriation du collectionneur éclectique qu’était Voisins, doublée de l’attrait d’une « exploitation » littéraire immédiate par Segalen.

Tombeau de Ts’in Che Houang découvert et photographié par Victor Segalen en février 1914
Ce vol en rappelle deux autres consignés aux annales de la littérature.
À la fin de 1923, André Malraux, son épouse Clara et leur complice Louis Chevasson conduisent une expédition pseudo-archéologique à travers la forêt cambodgienne, vers le temple de Banteay Srei, à une vingtaine de kilomètres d’Angkor. En deux journées de travail, ils détachent du sanctuaire sept devata, soient des déesses gardiennes, pour un poids de six cents kilos. Cette rocambolesque expédition se conclut par l’arrestation des protagonistes à leur retour vers Phnom Penh. La motivation de Malraux était d’ordre lucratif – lui qui déclarait à Clara : « Vous n’imaginez tout de même pas que je vais travailler » – mais aussi d’aventure.

La statue du Roi lépreux photographié par Émile Gsell en 1866 ou 1873, puissant motif imaginaire pour André Malraux
Troisième évènement : lors de la mission ethnographique « Dakar-Djibouti », le 7 septembre 1931, au village de Dyabougou, dans l’est du Sénégal, l’écrivain Michel Leiris commit, avec le chef ethnologue Marcel Griaule, le vol d’un kono, ou boli, soit un objet rituel bambara renfermé dans un sanctuaire. « Avant de quitter Dyabougou, raconte Leiris dans L’Afrique fantôme, visite du village et enlèvement d’un deuxième kono, que Griaule a repéré en s’introduisant subrepticement dans la case réservée. Cette fois, c’est Lutten et moi qui nous chargeons de l’opération. Mon cœur bat très fort car […] je perçois […] l’énormité de ce que nous commettons. De son couteau de chasse, Lutten détache le masque du costume garni de plumes auquel il est relié, me le passe, pour que je l’enveloppe dans la toile que nous avons apportée, et me donne aussi, sur ma demande – car il s’agit d’une des formes bizarres qui hier nous avait si fort intrigués – une sorte de cochon de lait, toujours en nougat brun (c’est-à-dire sang coagulé) qui pèse au moins 15 kilos et que j’emballe avec le masque. Le tout est rapidement sorti du village et nous regagnons les voitures par les champs. »

Masques dogon de la cérémonie funéraire Dama photographiés par la mission Dakar-Djibouti en 1931
À l’heure où la République française discute un projet de loi « relatif à la restitution de biens culturels provenant d’États qui, du fait d’une appropriation illicite, en ont été privés. », ces trois méfaits interrogent, comme on dit dans le journal. S’ils sont connus et documentés, cela tient à l’aura littéraire des trois personnalités mentionnées, toutes trois prises dans l’urgence de dire : Segalen ressent – dans la transgression débouchant sur le « merveilleux » qu’il traque dans son épreuve du réel – l’issue d’un texte qu’il écrira aussitôt ; Malraux transpose son forfait dans le roman La Voie royale où la phrase « Tout aventurier est né d’un mythomane » donne une clé qui ouvre en grand les pouvoirs de l’imagination ; à rebours de ces échappées, dans L’Afrique fantôme Leiris dénonce – par remords ? – les méthodes ethnographiques de type inquisitoires.
Segalen, médecin de la marine, quoiqu’alors en disponibilité en qualité d’élève interprète en Chine, agissait dans un cadre para-officiel ; Malraux, jeune écrivain ambitieux, s’était couvert par un ordre de mission de l’École française d’extrême-orient ; la mission Dakar-Djibouti jouissait d’un authentique « permis de capture scientifique » (!) délivré par le ministère des Colonies. Mais le plus étrange dans ces aventures ne demeure-t-il pas cet effrayant désir d’appropriation de l’autre – non seulement par la magie des mots mais encore par le plus brutal et immédiat accaparement physique ?