Triptyque de la consolation – Scène 43/62

Chaque quinzaine, un nouvel extrait de Triptyque de la consolation :

« Mais moi j’engraisse. Les connexions de mon cerveau s’étendent. Le fin duvet qui parsemait mon corps disparaît, sauf sur mes bras et mes épaules. Mes ongles couvrent l’extrémité de mes doigts. Mes cheveux continuent de pousser. L’épais vernis jaunâtre se détache de ma peau maintenant bien lisse et flotte en filaments dans le liquide amniotique. Mon cœur est prêt. Mes poumons sont prêts. Mon estomac est prêt. Je suis paré.
Puis c’est son vingtième anniversaire. Le facteur vient toquer à la porte de sa classe et lui remet le colis qui ne passe pas dans la boîte à lettres. À l’heure du déjeuner elle en extrait un chemisier neuf. C’est sa mère qui le lui envoie. Elle reçoit aussi une carte postale illustrée d’un bouquet de fleurs avec quelques mots gentils signés de ses deux sœurs. Puis, un week-end, lors d’une de leurs promenades à travers champs, dans un hameau ils s’approchent d’une maison inhabitée. Les mains en visière, ils regardent par l’une des petites fenêtres et aperçoivent des meubles campagnards qui luisent dans la pénombre. Ils savent également qu’un angle verni peut délivrer mille peuples d’abeilles. Renseignements pris, ils – ou plutôt il – négocie avec habileté une table en merisier, d’une teinte fauve, au plateau lisse, aux pieds légèrement galbés, sur laquelle ils se voient déjà écrire leur courrier, elle préparant les cahiers de ses élèves. Alors vient son vingt-quatrième anniversaire, à lui. Et le début de son congé de maternité, à elle. Ils déménagent à la ville. Cette fois ce sont des professionnels qui viennent avec un camion chercher le carton de vaisselle, la valise de linge, les quelques vêtements, l’électrophone, les disques et les livres, la cuisinière ainsi que les meubles dont ils se sont enrichis. Ils s’installent dans un deux pièces-cuisine de la rue Albert-Aubry, au quatrième étage, à deux pas de la gare de Rennes. Mais qui est Albert Aubry ? Le soir ils écoutent l’adagio et il lui lit tout haut Les Voix du silence que le ministre du général, André Malraux, décidément toujours là, avait récemment écrit à quatre pattes sur le tapis de sa villa de Boulogne, parmi les mille et une images de son musée imaginaire, tout en rêvant à cette histoire échappée des récits populaires de l’Inde : « Errant à travers le pays, un jeune s’arrête pour se reposer sous un arbre gigantesque dont le feuillage forme une immense coupole d’ombre. Un vieillard est là, décharné, allongé entre deux volumineuses racines :

— Va me chercher de l’eau, demande-t-il.

Le garçon descend jusqu’au hameau en contrebas. Sous le soleil de l’après-midi, le village est désert. Les animaux dorment. Pas un passant. Il appelle. Le visage d’une jeune fille émerge de l’ombre d’une porte. Puis les uns et les autres s’éveillent de la torpeur de la sieste. Il oublie l’eau et n’a d’yeux que pour le merveilleux visage serti dans son voile rouge et or. Les villageois l’accueillent comme un enfant revenu au pays et bientôt il épouse la jeune fille. Les travaux et les jours se succèdent et le prennent dans la noria de leurs joies et de leurs peines. Les saisons reviennent. Des enfants naissent. Les buffles meurent. Le riz pousse. Ses enfants se marient à leur tour. Mais un soir le fleuve grossit, déborde, noie les bêtes et emporte les maisons. Il tente de sauver les siens, ses petits-enfants et sa femme déjà vieillissante. Peine perdue, tous sont engloutis. Dans le déluge ocre, il est jeté contre un rocher non loin de là où se trouvait le village quelques heures plus tôt, près du grand arbre aux branches arrachées, pleurant ses enfants, lorsqu’une voix lui parvient :

— Où est mon eau ? Je t’ai attendu tout l’après-midi. »

Comme tous les jeunes couples qui attendent un enfant, le jour ils s’activent. Un brin par ci. Un brin par là. Construire un nid. Ils choisissent un lit d’enfant à barreaux. En bois. Elle patiente. Les mères tricotent. Elle se demande bien. Son ventre gonfle encore. Trousseau. Le printemps est là.
Puis elle vient l’attendre avec son énorme ventre à la sortie de l’école des beaux-arts. Au-dessus des immeubles gris de la rue Hoche le ciel est à l’orage. Ensemble, ils se dirigent vers les Galeries Lafayette dans l’idée d’acheter une penderie. Ils ont repéré un modèle fait d’une armature de tubes métalliques recouverts d’une housse de plastique matelassé qui s’ouvre par une fermeture Éclair. La vendeuse a dit : « C’est pratique, c’est ingénieux, c’est moderne. » Car c’est aussi le temps du plastique. Mais, à l’angle de la rue Le Bastard et de la rue Bertrand, la poche amniotique se rompt et elle perd les eaux. C’est beau comme la Bible, « perdre les eaux ». D’ailleurs, il pleut. Alors il stoppe un taxi 404 blanc qui les conduit rue Albert-Aubry. À la radio passe le flash de dix-neuf heures – rencontre Titov Glenn haut-commissaire désolidariser de l’O A S monsieur Joxe le général de Gaulle cet après-midi quatorze musulmans tués ouvriers brûlés à cent pour cent fonctionnaires des catégories C et D le chancelier Adenauer sera le premier – mais ils n’entendent pas. Pendant qu’elle reste en bas dans le taxi, mal à l’aise, en compagnie du chauffeur légèrement ému de la situation mais aussi vaguement inquiet sous sa casquette à carreaux – pourvu qu’elle aille pas la gamine saloper ma banquette – lui monte chercher la valise derrière la porte, prête pour le départ à la maternité. Elle s’attend aux contractions auxquelles elle a été préparée. Mais rien. À peine est-il remonté dans la voiture, la valise sur ses genoux, que le chauffeur enclenche la première en soulevant d’un geste à la fois nonchalant et précis le levier chromé terminé par un embout noir en forme de poire. En quittant le taxi, il pose dans la main du chauffeur un rectangle de papier jaune et bleu, orné d’un visage de bon vieillard barbu au regard un peu mélancolique, celui de l’écrivain national en justicier prophète, Victor Hugo est son nom, sur fond d’un monument néo-classique à coupole, évoquant des idées de mort et d’éternité, l’église désaffectée en Panthéon, marqué 5 NF BANQUE DE FRANCE 5 NF, disant avec un léger tremblement :

— Gardez la monnaie.

Le soir pluvieux tombe sur les bâtiments neufs de la maternité. Comme elle a « perdu les eaux », ils décident de la garder et lui attribuent une chambre. D’abord rien ne se passe. Ils lui servent un dîner sur un plateau de bakélite imitant les nœuds et les veinures du bois. Du poulet avec des macaronis au beurre dans une assiette de pyrex et puis un yaourt nature. Comme l’heure du repas est déjà passée, la viande et les pâtes ont refroidi. Le menu comprenait aussi une salade verte mais il n’y en a plus. De toute façon elle n’a pas faim. Elle boit un peu d’eau. Il et elle échangent quelques paroles d’une voix étouffée. Lui surtout a le trac. D’heure en heure, la nuit s’avance, recouvrant le soir de printemps orageux. Rien ne se passe. Puis elle ressent les premiers assauts des fameuses contractions. D’abord très espacés. Une souffrance inconnue qui s’annonce de très loin et force en elle le passage. Le retroussement des chairs. On la transporte alors en salle d’accouchement. La nuit est longue. Lui va et vient de là – tentant un mot maladroit ou deux quand la vague de douleur la submerge, qu’elle grimace en s’accrochant aux barres chromées – au couloir où il aspire à la fenêtre l’air nocturne mouillé de pluie. C’est une nuit sans fin. La traversée la plus longue. Elle n’a jamais eu aussi mal. Bien qu’elle se soit consciencieusement appliquée à faire les exercices elle n’arrive pas à se contrôler. Lui aussi se sent dépassé. Et tout ce blanc médical. Il déteste le blanc. Mais la nuit a sa loi, bientôt vient le grand calme qui précède l’aube. Et avec lui le doute. Toujours rien. Les allers et retours du personnel de service s’espacent. Elle est épuisée. Entre deux assauts, elle sommeille un peu. Lui aussi, assis sur une chaise de métal peint en blanc. Quand elles passent voir « si tout va bien », les gestes de la sage-femme et de son assistante, désormais seules présentes, se font plus lents. La lumière du plafonnier la gêne. Elle aimerait dormir. Mais impossible. Suivant son cycle implacable, la vague brûlante revient la déchirer au tréfonds pendant quelques instants interminables. Elle étouffe un cri. Geint. Souffle. Puis tout plonge de nouveau dans l’ombre et la fatigue. Elle n’y arrivera pas. Non, mais le matin, lui, finit par arriver. Il pleut. Le jour monte et l’enfant ne vient toujours pas. Alors celui qui n’est pas encore père décide de s’absenter un court moment pour aller prendre un café. Mais à peine a-t-il passé la porte de la maternité que les contractions s’accélèrent. Alors c’est moi qui franchis le grand passage à travers les tissus de sa chair. D’abord j’ai dormi. Mais les spasmes m’ont réveillé par intermittence. Ils me poussent en avant. Elle halète jusqu’à la suffocation. La sage-femme et l’équipe de jour ne la quittent plus. Ma tête cogne contre le col, déjà ouvert. Le goulot. Aucune angoisse. Déchirure. Dans un éclaboussement rouge, je m’engage en vrille dans le tube rose. Une danse. Un médecin est maintenant là. Sous les injonctions :

— Poussez poussez fort respirez !

elle n’est plus qu’une porte violentée par un ressac écarlate, dans la peur, la sueur, les larmes et les cris, avec les dents qui mordent les lèvres, tout le ventre rougeoyant d’ondes de douleur sous les coups frappés jusqu’au lâcher du fleuve d’eau et de sang qui expulse, tête la première, le bien nommé nouveau-né. Ma tête émerge, bascule dans le vide, aussitôt rattrapée par deux mains gantées de caoutchouc pâles qui me tournent, dos en avant. Une épaule. Puis deux. Je m’arrache. Je fais le grand plongeon. Me zo ganet e kreiz ar mor. Je tombe. J’émerge. Jeté. Envoyé. Culbuté. Balancé. Aucune crainte d’effondrement. Va ! À travers mes paupières closes les cinq lampes là-haut m’éblouissent. Où est le soleil ? Apnée. Tout gluant, sanguinolent, rouge, mes cheveux tout mouillés, je halète, je hoquette, tousse et crache. Mes poumons cherchent l’air et le redoutent. L’envahissement du souffle. Première inspiration. Expiration. Le cri. Elle m’entend crier et la sage-femme dire :

— C’est un garçon !

Elle est là, au loin. Du dedans voici son dehors. J’ouvre les yeux. Les couleurs coulent. Un ovale clair encadré de filaments sombres. Elle me tend les bras. Je ferme les yeux. Ils pincent puis coupent le cordon ombilical. Suit la flaque biface du placenta devenu inutile. Délivrance. Arrive une blouse blanche qui évalue les cinq éléments : rythme cardiaque, respiration, couleur de la peau, tonus musculaire, réactivité à la stimulation. La blouse blanche me déclare OK pour la vie. J’ai mon lot. Mon paquet. J’ouvre les yeux ? Je sens sa peau. C’est bien elle. Quand il revient à la maternité, il est déjà père. »

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