Triptyque de la consolation – Scène 53/62

Chaque quinzaine, un nouvel extrait de Triptyque de la consolation :

Photo de Che Guevara dans son bureau de La Havane en 1963 par René Burri

… il est là, sous la longue carte de l’île …

« Au même moment aussi, c’est-à-dire en cet été de l’« année de la planification », sur cette place de la Révolution, au neuvième étage du bâtiment A, une haute barre dont la façade aligne ses alvéoles géométriques d’un modernisme rigoureux, dans son bureau de ministre de l’industrie au design lui aussi moderniste, tout en lignes et angles droits, aux chaudes cloisons de bois sombre qui laissent voir les dessins des nœuds, aux stores métalliques baissés, aux étagères basses encombrées de dossiers, il est là, sous la longue carte de l’île représentée légèrement en relief, renversé sur son fauteuil, ses pieds chaussés de lourds brodequins militaires aux lacets dénoués posés sur le plateau, non pas coiffé du légendaire béret étoilé, non, mais d’une casquette vert olive auréolée de la sueur du travail volontaire dans les champs de canne, qu’il jette elle aussi sur son bureau, libérant les mèches grasses de ses cheveux d’un noir profond qui ondulent en bataille autour de son front puissant, bulbeux, ses arcades saillantes soulignées d’épais sourcils, sa gueule de beau mâle révolutionnaire cette nuit-là assombrie, son intense regard constamment ironique cette fois retourné vers l’intérieur, dégageant sa Rolex de la manche de sa chemise elle aussi vert olive pour lire l’heure, minuit passée déjà, fouillant ses poches de poitrine afin d’en sortir une boîte d’allumettes, en frottant une qui ne veut pas s’enflammer, se casse, puis une deuxième, puis une troisième qu’il approche enfin de son Partagas, pompant de grosses bouffées qui l’ennuagent d’un parfum terreux et poivré, ravalant le ministre son légendaire sourire de guérillero flegmatique, cette fois nerveux, inquiet, angoissé même, repassant en revue au cœur de la nuit tropicale ses visions en forme de promesse vers la libération de toute aliénation, telle qu’il l’avait promulguée avec quelque forfanterie un an plus tôt lors de la conférence de Punta del Este, à la face des représentants de l’impérialisme yankee, dessinant deux heures et demie durant les contours d’une île de cocagne que le plan quadriennal mettait en toute objectivité à portée de main, un taux de croissance de douze pour cent avait-il assuré, de sorte que la république de Cuba deviendra à coup sûr le pays d’Amérique latine dont la production industrielle par habitant sera la plus élevée, notamment pour l’acier, le ciment et l’électricité ; elle accédera en particulier au premier rang du continent pour la production de tracteurs, de chaussures et de textile, avait-il lancé ; elle se haussera même au deuxième rang mondial pour la production de nickel ; quant à la production de sucre, elle oscillera entre huit millions et demi et neuf millions de tonnes ; en 1980 le revenu net par habitant atteindra trois mille dollars, c’est-à-dire qu’il dépassera celui des États-Unis ; tous ces résultats seront atteints par le troc des « stimulants matériels » contre les « stimulants moraux » car le travail doit acquérir un nouveau caractère, non plus être un abandon de soi en tant que force vendue mais au contraire une émanation de soi qui échappe enfin à l’infernal enchaînement des achats et des ventes, un apport à la vie de tous, un accomplissement du devoir social dans la joie d’un acte créateur de plein gré, une entière adhésion à l’avènement du socialisme par le don de son individu à la communauté fraternelle, en préfiguration de cet être nouveau qu’il entend pétrir de ses doigts. Sortant son carnet de son treillis vert olive, il note :

— C’est l’homme du vingt-et-unième siècle que nous devons créer bien que ce ne soit encore qu’une aspiration subjective et non systématisée.

Mais, dans le décor de son bureau ministériel aux lignes droites, aux boiseries sombres, aux stores métalliques clinquants, auquel son style d’éternel guérillero débraillé imprime par contraste l’allure d’un campement provisoire dans la sierra, d’où il pourrait déguerpir à la moindre alerte, dans l’instant même, pour aller allumer ici ou là un, deux, trois, d’innombrables Vietnam, lui ressasse cette nuit-là les mille et une difficultés consécutives au blocus, la paralysie des usines faute de pièces de rechange, la fatalité de cette île à cultiver de manière intensive et sans alternative cette maudite canne à sucre, suivant le proverbe Sin azúcar no hay país qui stigmatise la consubstantialité de la plante et de la terre d’ici, on n’aurait jamais dû lancer cette putain de diversification agricole, pense-t-il alors, tétant son cylindre de tabac couleur de terre sans le goûter, la production s’est effondrée à seulement quatre millions de tonnes huit, c’est sûr nous avons commis des erreurs et nous voilà obligés de rationner la viande, le lait – un verre par enfant et par jour – les chaussures, le dentifrice qui sèche à peine sorti du tube, l’huile et aussi les soutiens-gorge, les chemises et pourquoi notre Coca-Cola a-t-il un goût aussi infect ? On dirait du sirop contre la toux, les sacs de ciment sèchent sur les quais faute de moyens pour les transporter, on construit des filatures mais il n’y a pas de coton, des usines se montent mais les machines-outils n’arrivent pas des pays soi-disant frères, ou bien au contraire ce sont les machines qui arrivent mais aucune infrastructure n’a été préparée pour les accueillir et elles rouillent sur place dans les ports ; comment se fait-il que cette usine de levure emploie en Pologne plus de deux cents ouvriers et seulement vingt-sept en France ? Ainsi cahotent dans la nuit les sombres pensées de celui qui est non seulement un intellectuel mais l’individu le plus complet de son époque, Ernesto Che Guevara, el Comandante, tandis qu’il pose son cigare dans le large et lourd cendrier de cristal posé devant lui sur son bureau ministériel, avec un profond sentiment d’accablement, de tristesse et de solitude. »

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