Triptyque de la consolation – Scène 62/62

Chaque quinzaine, un nouvel extrait de Triptyque de la consolation :

Photo de Marilyn Monroe par André de Dienes, 1946

… à la fin tenant entre les doigts une poupée éventrée qui se viderait de sa sciure …

Elle pose le pied sur le linoléum frais. Le jour se lève sur le grand bâtiment de brique rouge. Le gong a retenti et la surveillante tire les larges rideaux de toile blanche qui recouvrent les immenses fenêtres. Les touffes des palmiers se balancent contre le ciel gris. À la fin, rien ne sera venu. Ses cheveux d’un blond si artificiel, tels des fils de nylon, si fins, si clairs, soyeux et légers, ses cheveux d’ange platine toujours suspendus dans l’air en courbes et volutes savamment tenues, dessinant des arcs blancs, mangés de lumière, et d’autres plus sombres, dessinant des creux d’ombres, s’effilochant parfois en écheveaux presqu’immatériels, ses cheveux à la fin seraient rendus à leur état de crin jaune, filasse, retombant contre l’acier froid de la table d’autopsie. Son visage effondré de pocharde trop vite vieillie maintenant tourné vers les lampes de la salle d’examen de l’institut médico-légal en guise de ciel. Son profil sans vie. Son éclatant sourire aux lèvres toujours ouvertes, d’un rouge de laque mouillée, laissant voir ses dents blanches et brillantes, ses lèvres désormais fermées, son sourire retombé, réduit à une courbe bleue violette.
Une à une les petites filles se lèvent. D’un geste preste de leurs bras au-dessus de leurs têtes, elles ôtent leurs chemises de nuit et s’habillent de la même robe de coton gris clair à boutons. Norma Jeane rêvasse au bord de son lit aux draps blancs chiffonnés, aligné tête-bêche avec onze autres, séparés par de petites armoires munies d’étagères où elles rangent leurs poupées, leurs peluches et quelques livres en gros caractères avec des images. Le dos rond et balançant mollement les jambes, elle se répète doucement :

— Love your neighbor as yourself.

— Love your neighbor as yourself.

Puis elle s’habille lentement, fait son lit et fonce à la toilette rejoindre les autres. Une rangée de gamines de toutes tailles le long des lavabos, avec leurs bras et leurs jambes gesticulantes, leurs petits visages vigoureusement frottés, rouges, aux lèvres barbouillées par la mousse blanche du dentifrice. Elles font leur lit et la surveillante les rassemble à l’entrée du dortoir en vérifiant qu’elles ont mis leurs imperméables. Ensuite, elles descendent au réfectoire. Elle commence à les connaître, les couloirs de la grande maison de brique rouge. Et la grande salle à manger aux murs bleu clair où il faut s’asseoir à quatre ou cinq autour des tables rondes. Les garçons sont déjà là. Elle avale son assiette de porridge et son jus d’orange. Elle pense : à la fin, il viendra me chercher. Car bien sûr, l’amour est fort comme la mort. Plus fort même. La surveillante tape dans ses mains en appelant les enfants qui se lèvent en raclant leurs chaises. Elle les fait mettre en rang et ils sortent par le perron en pépiant sous la pluie fine. Mais Norma Jeane se tait. Elle a son visage sombre. Un peu renfrogné, chiffonné comme les draps de son lit. Pour aller à l’école il faut sortir et remonter la longue rue derrière l’orphelinat, compter quatre rues transversales et tourner à gauche. Elle la connaît, cette école. Encore un long bâtiment de brique. Après dix minutes de marche, les enfants passent le portail, traversent la cour, entrent et s’installent dans la classe. La maîtresse parle mais Norma Jeane, elle, flotte. Elle ne voit pas les autres. Elle écrit dans son cahier mais est-ce vraiment elle qui forme les lettres ? Elle étend ses mains aux ongles un peu sales devant elle sur le pupitre de bois verni. Elle les retourne, paumes vers le haut, détendues, et observe les stries. Dans la gauche, elle lit un M. Puis dans la droite, également un M. Deux M bien dessinés aux pattes légèrement évasées. MM. Elle relève la tête. La maîtresse parle toujours. Elle, elle arrondit les lèvres et prononce tout bas : « mm » et encore « mm ». Un bourdonnement dans sa gorge qui lui emplit la bouche et fait vibrer ses lèvres avec un picotement énervant mais agréable. Puis vient le déjeuner. Et la classe reprend. Et vient l’heure de rentrer. La pluie fine tombe toujours. La surveillante attend les enfants à l’entrée de l’école. De nouveau il faut former le rang. De nouveau le groupe se met en marche et tourne dans la grande rue. Les garçons devant. Les filles derrière. Elle voit le panneau bleu bordé de blanc marqué Vine St. Alors que les autres se hâtent à cause de la pluie, elle reste à la traîne. Ils remontent la large rue sur le trottoir de droite. Les grosses voitures, noires pour la plupart, aux carrosseries arrondies, lisses et irréelles, certaines leurs pneus peints d’un cercle blanc, passent dans un bruit mouillé. C’est au premier carrefour, après la station-service, avant qu’ils ne traversent, que Norma Jeane s’éclipse. Elle a le don d’invisibilité. Elle marche tout droit parmi les bâtiments de béton, les grillages qui délimitent les parkings et les fils électriques sous le ciel toujours gris. Au bout de la rue, elle attend que les voitures passent pour traverser le boulevard. Elle préfère continuer encore tout droit. Son visage est humide de pluie. Des ouvriers travaillent sur le trottoir. Les palmiers aussi paraissent tristes avec leurs feuilles vert sombre retombantes et leurs troncs comme recouverts d’une toile brune grossièrement tissée. Elle a envie de se déshabiller sous la pluie. De se mettre nue et de courir. Qu’on la voie. Nue jusqu’à ses lèvres roses. Sur le trottoir, entre deux touffes d’herbe, vient virevolter un papillon noir et jaune. Un beau papillon noir avec un alignement de taches plus ou moins rectangulaires, blanches, sur chaque aile terminée par un cercle jaune orangé. La pluie y dépose de minuscules perles qui roulent. Elle aimerait mourir, là, tout de suite, sur le trottoir aux plaques de béton de guingois, pour se réincarner aussitôt dans ce papillon. Elle se voit sur la plage, dans les rouleaux des vagues sous le soleil, elle aussi sortie de l’écume blanche de l’océan, ses cheveux bouclés s’enroulant dans le vent, souriante, sa peau blanche absorbant toute la lumière et aussi tous les regards des gens sur la plage et dansant et batifolant comme dansent et batifolent les papillons. Et les anges. La pluie fine ne la gêne pas. Elle est ailleurs. En avant d’elle-même.

Il y aurait un soir de fin d’été où lui, c’est-à-dire son copain-photographe-amant-confident André de Dienes, l’inviterait à faire un tour sur la côte au nord de Malibu. Elle viendrait de se teindre en blond pour la première fois et se répéterait sans cesse, à l’intérieur d’elle-même, son nouveau nom. Ils s’arrêteraient au bout d’un chemin de sable sur une dune et il sortirait de la boîte à gants un album relié de cuir qu’il viendrait d’acheter quinze dollars chez un bouquiniste. Un achat à son intention car quelques jours plus tôt elle lui aurait expressément demandé de lui apporter quelque chose de vraiment spécial à lire. Tous les deux feraient quelques pas, s’assoiraient face à l’océan et commenceraient à feuilleter le livre. Ce serait un recueil confectionné par une Écossaise de l’époque romantique, avec des poèmes d’elle, des pensées, des citations et des portraits de Blaise Pascal, Boccace, Alfred Tennyson ou Edgar Allan Poe, agrémentés de paysages d’Europe en gravure. Elle se mettrait à lire et s’arrêterait sur un poème calligraphié d’une élégante écriture serrée, intitulé Lines On the Death of Mary, dont elle détacherait une à une les syllabes avec application. Quand elle relèverait son visage de l’album, il croiserait son regard plein de larmes. Elle déclarerait alors que ce poème lui était destiné mais que cette femme avait oublié d’écrire « lyn » après « Mary ». Après quoi il la distrairait de sa soudaine sombre humeur en lui proposant de faire des photos. Ils seraient joueurs et très complices. Il lui demanderait de mimer les émotions élémentaires comme l’étonnement, la surprise, l’émerveillement, la joie, la douleur ou le dégoût. Elle aurait un sens inné de la comédie. Puis, revenant à ses préoccupations morbides, sortant de la voiture une couverture sombre, elle lui demanderait de se tenir prêt à photographier ce à quoi elle ressemblerait quand elle serait morte. S’allongeant dans les herbes, enroulée dans la couverture, elle enserrerait sa tête comme dans un voile épais d’où émergeraient ses boucles blondes balayées par le vent et elle entrerait en elle-même. De l’autre côté, lui capterait l’apparence de ce visage encore enfantin, rond, aux paupières closes, à la moue boudeuse, prise dans la lumière du couchant en prémonition de son effigie mortuaire, tandis qu’elle soufflerait doucement dans l’air :

— The end of everything.

Il y aurait un soir de printemps où elle garerait, sur le parking du 736 North Seward, juste à côté du cyprès, sa Ford décapotable rouge dont elle n’arriverait plus à payer les traites. Elle ferait le tour du petit pavillon peint en rose et frapperait à la porte du studio derrière. Il viendrait ouvrir et la ferait pénétrer dans sa boîte à faire des images encombrée de projecteurs, réflecteurs, tubulures métalliques, fragments de décors, escalier tronqué, chaises de plage, ballons colorés, parasol à pois, etc. Il étendrait au sol la lourde tenture de velours rouge en la disposant soigneusement en drapé, redressant ici entre le pouce et l’index une ondulation, repoussant là du plat de la main une vague. Elle se déshabillerait dans un coin sommairement aménagé en loge ou vestiaire puis viendrait au milieu du cercle de la lumière qu’il aurait réglée de manière bien égale. Elle s’allongerait sur le drapé rouge. Il ferait d’abord quelques photos avec son Rolleiflex. Il ne leur faudrait pas longtemps pour établir le contact. Ils se connaîtraient déjà et elle aurait un sens inné de la pose. Alors, il passerait au travail à la chambre, une Deardorff 8 X 10. Il grimperait sur son échafaudage à trois mètres au-dessus d’elle pour avoir une vue parfaitement surplombante. Sa femme, qui serait aussi son assistante, lui passerait les films au fur et à mesure. Norma Jeane prendrait la pose vingt-quatre fois pour offrir son corps à la chair ni blanche ni rose, une surface pâle sous laquelle court le sang, élancée en arc, de la pointe des doigts de la main gauche à la pointe des doigts de son pied droit, une longue courbe pâle renflée par les rondeurs des fesses et des seins, jambe gauche et bras droit repliés, la tête rejetée en arrière dans l’auréole de ses cheveux ondulés, alors encore couleur miel, la bouche cerclée de rouge légèrement ouverte sur ses dents blanches. Une autre de trois quarts face, jambes repliées et pieds tendus, reins cambrés, seins en avant, bras repliés derrière la tête, les yeux mi-clos dans une extase feinte. Une extase de rêves dorés. Sa peau blanche de fleur offerte, enfantine, tendre, vulnérable. Elle chanterait :

Kiss me, hold me tight
Love me, love me tonight
Take me in your arms
And make my life perfection

Bien sûr, il y aurait des mains sur elle. Des caresses. Des promesses. Cherchant à se frayer un chemin à travers elle. Forçant son secret. Son secret qu’elles ne pourraient atteindre, tombant comme dans un puits sans fond encore et encore et à la fin tenant entre les doigts une poupée éventrée qui se viderait de sa sciure. Car elle ne serait jamais que le reflet d’elle-même : une image. Un long martyr.
Il y aurait une chaude nuit d’été sur Lexington Avenue, à New York City. Elle sortirait avec lui du cinéma et tous deux feraient quelques pas dans la nuit chaude. Il y aurait tous les projecteurs tournés vers elle et toute l’équipe tout autour. Le réalisateur donnerait des indications et crierait des ordres. Et, un cercle plus loin, contenue par la police dans la chaleur énervante de la nuit d’été, au cœur de la grande ville, il y aurait plusieurs milliers de personnes en sueur, surtout des mâles excités qui se presseraient pour la voir, elle, la fille aux boucles blondes décolorées, aux lèvres peintes d’un rouge violent, aux puissants attraits, son corps pâle à peine couvert par une robe plissée blanche qui dessinerait un v profond séparant ses seins dressés, surprise par la poussée d’air échappée de la bouche d’aération du métro, la robe se soulevant, ses lèvres rouges s’arrondissant dans une expression de surprise joyeuse, ses pieds à peine tenus par les lanières de fines chaussures blanches à talon aiguille, ses deux jambes rondes écartées en v inversé au-dessus de la grille d’aération tandis que la robe se soulèverait une fois, deux fois, trois fois et davantage encore à chacune des prises, dans un ample mouvement ondulant qui exhiberait sa culotte immaculée.
Il y aurait un tournage houleux dans le désert du Nevada, avec son mari scénariste devenu ombrageux, emporté par la tornade vivante qu’elle serait devenue, autour d’une histoire de chevaux sauvages et de vieux cow-boys désaxés en noir et blanc, jusqu’à cette scène finale en happy end forcé, où le vieux Clark Gable lâcherait le volant du camion brinquebalant dans lequel ils auraient pris place et entourerait ses épaules de son bras droit tandis qu’elle, la blonde, se blottirait contre lui et demanderait :

— How do you find your way back in the dark ?

Alors il répondrait :

— Just ahead for that big star straight on. The highway’s under it. It’ll take us right home.

Et ce jour-là, toujours dans cette ville sans saisons étalée au bord de l’océan, la cité des anges, réveillée par Mrs Murray, sa gouvernante ou femme à tout faire, elle se lèverait dans sa chambre aux lourds rideaux blancs tirés, dans la maison qu’elle viendrait d’acheter au fond d’une impasse, à Brentwood, 5 Helena Drive. Une maison de style mexicain aux murs de béton épais, aux fenêtres protégées par des grilles de fer forgé ouvragé, aux lourdes portes de bois sculpté, une vraie forteresse où elle pourrait s’abriter enfin. Elle se dresserait sur le lit en tirant contre elle le drap de satin blanc. Il serait midi. À l’entrée viendrait de sonner son ami new-yorkais, Norman Rosten serait son nom. Ce serait dimanche. Six semaines plus tôt il serait venu à Hollywood pour travailler sur un scénario et repartirait le soir même. Jouant avec le petit chien blanc, Maf serait son nom, il pénétrerait dans le salon où elle arriverait quelques instants plus tard, boutonnant sa robe, ses cheveux décolorés aux mèches raidies, cassantes, les paupières gonflées sur son visage plâtreux et bouffi, traversant la pièce jusqu’à la fenêtre qui donnerait sur le jardin à l’arrière, portant sa main en visière au-dessus des yeux et déclarant : « Seigneur, ça va être un dimanche mortel. » Pour la distraire, il lui proposerait de voir une ou deux galeries d’art à Beverly Hills. Elle retournerait à sa chambre et reviendrait en pantalon blanc, chemisier bleu pétrole, coiffée d’un foulard de soie blanc duquel dépasseraient quelques boucles blondes maintenant pleines de vie. Lunettes de soleil. Une esquisse de sourire. Tous deux sortiraient. Lui porterait le pique-nique entre temps préparé par Mrs Murray. Sandwiches et thermos de café fourrés dans un sac de courses en papier récupéré. Elle franchirait le seuil de sa maison en évitant de poser le pied sur la dalle de brique émaillée qui, tout au bout de l’allée, porterait l’inscription latine Cursum Perficio. Norman Jefferies, le gendre d’Eunice Murray et employé à tout faire, aurait déjà ouvert le portail en bois massif et sa Cadillac blanche tournerait au ralenti. Sous le soleil éclatant et le ciel sans tache dans lequel les palmiers s’ébourifferaient en boules, ils descendraient vers Beverly Hills. En silence, car elle serait encore d’humeur maussade, ils mâcheraient leur pain et leur viande froide relevée à la moutarde et partageraient le café en se servant du bouchon comme gobelet. Après avoir roulé une quinzaine de minutes, au 441 North Bedford Drive ils repéreraient une exposition d’art moderne. Norman Jefferies garerait la Cadillac le long de l’immeuble de brique. Dans la fraîcheur de la galerie et la contemplation des œuvres d’art, elle commencerait à se détendre. Elle s’arrêterait sur une peinture à l’huile de Poucette, artiste naïve de Saint-Germain-des-Prés, à Paris, intitulée Le Taureau. Ce serait une petite composition d’un rouge sanglant et presqu’abstraite, avec quelques taches plus sombres, presque noires, et d’autres ocres, où se devineraient plus que ne se dessineraient les formes du puissant animal. Elle déciderait de l’acheter. Puis, son œil tomberait sur une coulée de bronze comme sortie d’un feu noir, une lave pétrifiée emprisonnant deux silhouettes en fusion, elle agrippée à lui, en déséquilibre, sa jambe droite enserrant son torse, le pied crispé, la jambe gauche cherchant un appui en arrière, lui la tenant dans ses mains larges, démesurées, carrées, l’enfermant dans un trop plein de force, leurs deux visages absorbés l’un dans l’autre. Elle tournerait autour. Silencieuse. Au bas du dos de la femme, au-dessus des fesses, jaillirait une protubérance renflée qui la transpercerait. Auguste Rodin. Le Péché. H. 23 ; L. 13 ; P. 32,2 cm. L’ami, Norman Rosten, la regarderait en train de regarder. Elle dirait : « Je l’achète. » Le propriétaire de la galerie serait absent. Ce serait dimanche. L’employé annoncerait le prix : sept cent cinquante dollars. Son ami lui suggérerait de réfléchir mais elle refuserait : « Non, si on réfléchit trop c’est qu’on en a pas vraiment envie. » Et elle sortirait son carnet de chèques. Puis, ils regagneraient la Cadillac blanche. Norman Jefferies lui ouvrirait la portière. Sur la route du retour, elle tiendrait la statuette posée devant elle en équilibre sur son genou droit. Elle la scruterait intensément et se laisserait envahir par son énigme : « Regarde-les tous les deux. C’est beau. Il lui fait mal mais il veut l’aimer aussi. » Or, son enthousiasme se changerait vite en mauvaise humeur et elle déciderait brusquement de s’arrêter chez son psychanalyste pour lui montrer la statue. Son ami s’étonnerait. Il lui ferait remarquer qu’on ne va pas chez les gens comme ça, sans s’annoncer. Alors elle demanderait à Jefferies de se garer au bout de l’impasse, devant chez elle. Il descendrait, lui ouvrirait la portière, elle irait téléphoner puis reviendrait, triomphante, avec un ricanement agaçant : « C’est bon, on peut y aller. » Le médecin psychiatre, Ralph Greenson serait son nom, habiterait tout près de là avec sa femme, son fils et sa fille, dans une grande maison elle aussi de style mexicain. Il les accueillerait gentiment. Aussitôt, elle poserait la statuette sur le buffet près du bar en l’apostrophant : « Regardez ce que je viens d’acheter. Qu’est-ce que vous en pensez ? » Posément, le médecin observerait la statuette en commentant sa beauté et son étrangeté. Nerveuse, elle ne cesserait de palper les figures de bronze. Son questionnement deviendrait insistant : « Eh bien, qu’est-ce qu’elle veut dire ? Est-ce qu’il la baise ou quoi ? J’aimerais comprendre. » Et, désignant la protubérance dont la femme semblerait transpercée : « Et ça, qu’est-ce que c’est ? Une bite ? » Toujours calmement, reprenant son examen, l’analyste conclurait, et l’ami avec lui, qu’il ne s’agit pas d’un sexe masculin. Non. Mais quoi alors ? Devant le déni du percement monstrueux, elle se mettrait à harceler son psy avec agressivité : « Qu’est-ce que vous en pensez, docteur ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Je veux comprendre. »

Et puis par une autre nuit d’été il y aurait une dernière séance. Il l’attendrait dans la chambre numéro 96 de l’hôtel Bel Air à Hollywood, Los Angeles. Des heures durant. Bert Stern serait son nom. « Stern » ça veut dire étoile. Il apporterait des accessoires de pacotille, rubans, foulards, colliers de fausses perles. Il préparerait l’éclairage, son 24 X 36 Nikon et le Rolleiflex relié à un stroboscope. Elle le ferait attendre cinq heures seulement. Alors elle arriverait, au faîte de la gloire et du scandale. Il aurait une idée en tête : l’avoir nue. Cela tomberait bien car elle souhaiterait justement se montrer nue une fois encore. Comme au premier jour. Boucler la boucle. Les premières heures, ils joueraient à s’approcher. S’il lui reviendrait de cadrer sa prise de vue, c’est elle qui déciderait, de l’intérieur, quand il devrait déclencher. Il mettrait le disque sur l’électrophone et les deux voix suaves s’élèveraient à l’unisson parmi les tintements de la guitare et les impacts métalliques de la batterie : I’am crying in the rain… Le temps passerait et les poses se succéderaient. Son visage un peu amaigri, à peine maquillé, les yeux soulignés de noir, encadré par les torsades blanches en désordre de ses cheveux, derrière un voile orange. Son regard de somnambule qui verrait au-devant d’elle-même. Pour combien de jours encore ? Une autre aux yeux pétillants, le verre de champagne à hauteur de visage et le sourire éclatant. Une autre encore. Et encore. Douze heures durant. Il lui servirait encore du champagne et à la fin il lui demanderait de se déshabiller. Elle jouerait à se montrer, pâle derrière un voile pâle. Puis, elle roulerait dans les draps et lui essaierait de la suivre, aussi insaisissable que la lumière. Ses courbes noyées dans les plis blancs et son visage sans pensée du lendemain qui sourit. Jonchée de bouteilles vides, de chaussures au hasard, des accessoires abandonnés, d’emballages de films, la moquette tachée et le lit aux draps chiffonnés, la chambre prendrait des allures de sanctuaire dévasté par une cérémonie de profanation pop. Pour la énième fois il remettrait le disque et lui servirait encore à boire. Ce serait déjà presque la fin et il n’arrêterait pas de photographier. Il se pencherait sur elle, maintenant les yeux fermés. Il céderait à la tentation et se pencherait pour l’embrasser. De très loin elle émettrait une sorte de :

— No…

Finalement, il se retirerait. Alors, ses paupières se soulèveraient et elle dirait :

— Where’ve you been for all that time ?

Et elle s’endormirait.

Alors qu’il pleut toujours, ses cheveux ruisselants, son imperméable constellé de bulles, son corps un peu moite, exhalant la chaleur à l’abri du caoutchouc, ses genoux saillant de sa robe, ses jeunes mollets fuselés de gamine qui a grandi trop vite, ses pieds maintenant humides dans ses chaussures plates, Norma Jeane longe un segment de Gower Street. Elle s’engage dans une large allée bordée de bosquets taillés, franchit la porte piétonne et sillonne les allées dessinées à travers les pelouses ponctuées de lacs et bordées d’imposants monuments de marbre. Elle marche longtemps et traverse tout le cimetière jusqu’à un grand bâtiment à fronton et colonnes encadré par des cyprès. Elle monte les marches et pénètre sous la nef, toute blanche, baignée d’une lumière égale, blanche elle aussi, et ornée de statues également blanches. Dans les chapelles adjacentes, elle parcourt du regard les petites niches fermées par une plaque de verre et renfermant de petites boîtes. Certaines ont la forme d’amphores. La plupart des cases sont munies d’une sorte de tube de verre tenu par une bague de métal et destiné à recevoir des fleurs. Elle s’arrête devant une large case de marbre à la surface polie dans laquelle elle aperçoit son reflet. Au centre est fixée une plaque de métal sombre encadrée d’un galon torsadé, marquée d’une croix dorée. Elle voit le nom : RUDOLPH GUGLIELMI VALENTINO. Et les dates : 1895 1926. 1926. C’est son année de naissance à elle. Mais elle n’est pas sûre d’avoir un nom. Norma. Jeane. Norma Jeane. C’est le nom de fantômes qui dansent en noir et blanc sur l’écran. Baker. Mortensen. Ou Mortenson. Les noms d’un père introuvable. Ou Mona. Ou Zelda. Zelda Zonk. Sans compter ce MM qu’elle regarde de nouveau au creux de ses mains dans la lumière blanche du monument funéraire. Elle associe le nom, Valentino, au bel éphèbe aux cheveux lustrés qu’elle a vu souvent danser devant elle, seule dans le noir des salles de cinéma. Elle s’éloigne et se dit qu’elle aussi aura un jour une plaque avec un nom à elle et ses dates à elle dans un monument comme ça : MARILYN MONROE 1926 1962. Elle sort du mausolée. La pluie n’a pas cessé et elle commence à avoir froid. Dans les nuages elle devine les rois mages. C’est normal, ils repartent, pense-t-elle. Elle s’assoit à l’abri d’un bosquet. En relevant la tête elle voit un type en salopette beige à fermeture éclair et casquette à visière avec un écusson, qui la regarde. Il lui pose quelques questions mais elle ne répond pas. Quand il lui ordonne – ou plutôt l’invite à le suivre à son bureau pour se réchauffer, toujours sans rien dire elle le suit. L’autre lui dit d’enlever son imperméable, va chercher une serviette, la lui applique sur le visage et lui frictionne la tête pour sécher ses cheveux jaunes, mouillés et raides. Il lui dit d’ôter ses chaussures mouillées et de frotter elle-même ses jambes. Il l’installe sur une chaise face à son bureau, la serviette sur les épaules, les pieds nus pendus dans le vide. À la radio allumée, les informations annoncent pour le lendemain les funérailles de l’ancien chef de la police, George Home c’est son nom, à la retraite depuis dix ans. Son âge à elle. « Home » ça veut dire maison. Elle entend aussi qu’une femme a été retrouvée empoisonnée sur le lit de sa chambre d’hôtel. Le type décroche son téléphone et explique à quelqu’un au bout du fil comment il l’a trouvée. Quelques minutes plus tard, l’uniforme d’un policier apparaît derrière la porte vitrée. Une brève conversation s’engage entre eux puis le policier demande à Norma Jeane de le suivre. Elle enfile de nouveau son imperméable, fourre ses chaussettes dans sa poche et remet ses chaussures humides. Il la fait grimper dans sa voiture garée devant l’administration du cimetière. Au poste, elle n’est pas plus bavarde avec les deux ou trois flics, en costume civil cette fois, qui l’interrogent. L’un d’entre eux finit par lui demander encore une fois de le suivre et de grimper dans une voiture. Il s’arrête après seulement quelques minutes de trajet. Elle reconnaît la rue avec ses maisons bien rangées et l’entrée avec la plaque de marbre noir marquée en lettres dorées LOS ANGELES ORPHANS HOME SOCIETY. L’immense mât métallique peint en blanc dont elle entend teinter la drisse les soirs de vent, avec le drapeau étoilé, flasque ce jour-là. Le bâtiment de brique rouge avec ses colonnes blanches. La pluie a cessé. Quand le policier la remet à la surveillante, elle a peur de se faire gronder. Mais la surveillante lui donne la main. Elle l’accompagne au dortoir et lui dit d’enlever ses vêtements mouillés. C’est inhabituel de se trouver à cette heure dans le dortoir désert et silencieux. La surveillante l’aide à se changer puis elle lui dit qu’elle la conduit au bureau de la directrice. Elle a de nouveau peur en grimpant les escaliers. La surveillante frappe à la porte et la directrice répond d’entrer. Elle se lève de son bureau et vient à elles. La surveillante s’en va mais au lieu de crier, la directrice se penche vers Norma Jeane, s’accroupit à sa hauteur et lui entoure les épaules pour l’embrasser. Norma Jeane a toujours son visage renfrogné qu’elle avait le matin. La directrice ne lui pose pas de question. Au contraire, c’est elle qui parle. Elle lui dit qu’elle est une bonne petite fille et qu’elle est jolie. Elle va même chercher dans son sac à main son étui et lui poudre le nez et le menton. Puis elle lui dit d’aller au réfectoire car c’est l’heure du dîner. Elle rejoint les autres. Quand elle entre, il y a un silence. Puis le pépiement reprend. Après les jeux du soir, la surveillante rassemble les petites filles et les fait grimper au dortoir. Comme un film à l’envers, le rituel du matin s’inverse : elles se déshabillent, rangent leurs robes qui leur servent d’uniforme et enfilent leurs chemises de nuit. Après quoi elles filent à la salle de bain où la même rangée enfantine s’aligne le long des lavabos. Encore une fois, Norma Jeane est la dernière. Quand elle rejoint son lit, la surveillante a déjà tiré les rideaux et demande à chacune de se coucher. Elle éteint la lumière. Norma Jeane n’a pas sommeil. Elle attend, raide dans son lit, son petit visage blond et les deux mains dépassant du drap, les yeux grands ouverts au plafond au-dessus d’elle. Quand toutes les autres sont endormies, leurs respirations ponctuées de quelques grincements de ressorts emplissant le dortoir, elle rejette son drap, pose le pied sur le linoléum et se glisse jusqu’à la fenêtre, soulève le lourd rideau et passe de l’autre côté. Se hissant sur la pointe des pieds, elle s’accroche au rebord et contemple son paysage à elle : l’immense ciel nocturne a repris sa teinte d’un bleu intense et velouté, la lune s’est levée, géante, au loin se dresse dans la nuit une sorte de tour de ferraille tressée le long de laquelle s’étagent les lettres R K O et au-dessus une boule métallique qui lance des rayons tandis que droit devant brille une grosse étoile.

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