L’entrée dans l’arche : la mise à mort du cochon de village

Je me souviens des abeilles mortes sur le rebord de la haute fenêtre de la classe, son cadre de bois aux vitres toujours sales, dont la peinture crème se ridait et s’écaillait, des bocaux dans lesquels baignaient, immergés dans le formol, des vipères, des couleuvres et des orvets artistement enroulés sur des segments de branches, et aussi du cri du cochon qu’on égorge à la ferme, un peu à l’écart de l’église, au centre du village, Questembert aussi bien était son nom, quatre ou cinq hommes habillés de toile bleue, béret noir sur le crâne, le mégot depuis longtemps éteint au coin de leurs lèvres, le papier humecté d’un jus brunâtre, affairés à maintenir la bête rosâtre sur une sorte de table ou socle ou planche de bois, la bête qui ne veut que vivre, qui interroge de son petit œil rouge un vague morceau de ciel, au ras du sol, et qui jamais ne vit aucune étoile, son cri rauque perçant dans l’aigu, qui semblait lui rentrer dans la gorge puis fendait l’air de toute sa stridence, tandis que l’un des hommes lui entaillait le cou de son couteau, le sang giclait dans la bassine de métal ensuite emportée dans l’ombre de la grange où des femmes en sarrau et fichu noir la recueillaient de leurs mains rouges, tandis que des gouttes de sang carmin s’écoulaient sous la tête de la bête entre les graviers bitumés de la cour, les spasmes s’amenuisant par à-coups, les hommes desserrant leur étreinte avant de saisir une lessiveuse d’eau brûlante sur le feu et d’ébouillanter l’animal désormais inerte, fumant, afin d’en raser les soies au grattoir, avec des gestes de toilette rituelle, puis ils suspendaient le grand corps flasque et pâle à une échelle et ouvraient la chair blanche et rose d’où s’écoulaient les boyaux renflés, vert sombre, à l’odeur fade, qu’ils recueillaient dans un linge avec la précaution d’une offrande.

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