L’entrée dans l’arche : mémoires d’un chasseur

Je me souviens des départs dans les petits matins d’automne, avant l’aube, lui et moi et le chien, ou plutôt la chienne, Dora, Zelta ou Diana était son nom d’épagneule, sa gibecière, sa cartouchière, son fusil sur la table de la cuisine et mon sommeil dans les yeux, dans l’ombre bleue de la cour la chienne piaffant, battant de la queue, puis le paysage de brume s’ouvrant sur les champs de terre labourée, aux sillons gras, luisants, sculptés en vagues, d’où montait une odeur de tombe fraîche, la haie de peupliers au loin, le clocher du village pointé dans un ciel de lait, le soleil se levant dans la grisaille, nos pas l’un devant l’autre dans nos bottes, lui d’un vert foncé, moi d’un bleu marin à liseré blanc, enfonçant dans la glèbe, poussant la buée au devant de nous, lui son fusil cassé sur le bras, d’autres chasseurs croisés avec un bref salut, l’échange d’informations économe, lancées d’un ton viril, et la reprise de la marche dans la montée de la journée, les champs qui n’en finissaient pas et peut-être vers midi, le soleil plus haut, pas un souffle de vent, la campagne prise dans une immobilité légèrement humide et la transpiration sur ma peau, l’entrée dans le petit taillis de hêtres et de bouleaux aux feuilles jaunissantes, la chienne tachetée furetant en zigzag, levant soudain le lièvre qui détale, bifurque à angle droit à l’orée du champ, fait voler les mottes, la détonation du fusil, la boule de poils faisant la culbute, gris brun dessus, blanc dessous, ponctuée du pompon de sa queue, et retombe contre une touffe d’herbe d’où s’échappent des graminées plus hautes, comme dessinée par un artiste allemand de la Renaissance, Dora, Zelta ou Diana se précipitant et s’arrêtant, lui et moi nous approchant, nous penchant sur l’animal qui halète, la respiration soulevant son flanc, son œil ouvert sur le ciel et dans lequel passe la peur de mourir.

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