Triptyque de la consolation – Scène 16/62

Chaque quinzaine, un nouvel extrait de Triptyque de la consolation qui vient de paraître :

Photo par Gilles Caron d'un étudiant poursuivi par un policier en mai 1968

Poursuivi par un même policier le long d’une palissade…

« Et, dans le rougeoiement du feu, l’ombre de la fumée, les reflets vermeils sur les pavés, deux ou trois carcasses de voitures renversées brûlent dans la nuit. Les casques noirs et luisants, les uniformes noirs et caoutchouteux allant et venant, chargeant matraque à la main. La fumée de la barricade elle-même en feu s’élève le long des immeubles, épaisse, se noie dans le ciel nocturne. La ville s’éveille dans les débris de pavés, grilles d’arbres, planches, mobilier cassé, poubelles, panneaux de signalisation mêlés. Jeune, nerveuse, enthousiaste et bon enfant, la foule s’avance hérissée de drapeaux rouges et noirs, surplombée ici ou là d’un mégaphone. Juchée sur les épaules d’un camarade et brandissant un drapeau rouge frappé d’une étoile jaune, une jeune blonde aux cheveux mi-longs, les traits graves, le regard déterminé, redresse la poitrine au-dessus des manifestants. Sur un mur au crépi abîmé se lit le slogan JOUISSEZ SANS ENTRAVE. Pris dans la violente lumière d’un projecteur, un policier casqué, lunettes sur les yeux, surgit d’un tas de pavés en levant sa matraque. Poursuivi le long d’une palissade par un même policier, un étudiant en pantalon clair et pull sombre plonge à terre. Un garçon au visage rond, poupin, sourire narquois, œil pétillant, railleur, nargue un CRS. Au-delà d’un monticule de débris fumants, des colonnes de temple grec maculées de graffitis portent des affiches à l’effigie de trois personnages sacrés. Le premier, cheveux blancs et broussailleux, barbe également blanche et abondante, le front dégarni d’un penseur, les traits sévères, a tout d’un prophète. Le second, presque entièrement chauve, les sourcils froncés, légèrement prognathe, les traits vaguement asiatiques, porte un petit bouc. Le troisième au visage rond, empâté même, impassible, les rares cheveux coiffés en arrière, les yeux bridés enfoncés, souriant vaguement de sa petite bouche féminine au-dessus de son menton au grain de beauté. Sortis du brouillard les chars avancent vers la ville où les accueille sous le soleil d’été, autour d’une statue équestre, une foule qui lève le poing, distribue et lit des tracts, brandit des drapeaux formés d’un triangle bleu et de deux bandes horizontales blanches et rouges, encerclant bientôt les chars d’où sortent les visages coiffés de casques de radio ou de casquettes d’officier, les visages s’approchant, des tentatives de dialogues s’engageant, mains ouvertes essayant de parlementer, filles tentant de parler aux soldats, certains s’agenouillant devant les forteresses de métal des fleurs à la main, l’un d’entre eux s’exposant au canon, ouvrant sa chemise et découvrant sa poitrine dans un geste pathétique, la foule grimpant sur les chars en agitant le drapeau, écrivant sur les parois des tanks des injonctions rageuses, parfois en anglais, CCCP go home, dessinant maladroitement la croix gammée, un moment tous assis sur la place autour de la statue équestre, des combats s’engageant, des flammes s’élevant, les tramways renversés prenant feu, certains attaquant les chars à coup de pierres, les visages fatigués des tankistes émergeant, dubitatifs, confus, inquiets, n’osant s’extraire de leurs machines cernées par la foule également fatiguée, ici ou là quelques cadavres brûlés, les gens l’oreille collée à un poste de radio, toujours brandissant le drapeau maintenant taché de rouge, tenu par une jeune fille en robe d’été qui pleure. Puis, par une nuit d’hiver ils viennent de nouveau sur la place dans la chaleur ambrée des flambeaux, graves, tenant au-dessus d’eux le portrait d’un garçon qui sourit doucement, aux traits encore enfantins, dont ils portent le deuil. »

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