Triptyque de la consolation – Scène 48/62

Chaque quinzaine, un nouvel extrait de Triptyque de la consolation :

Ediantes d'une école des Beaux-Arts en 1962

… C’est bath ? Oui, c’est bath …

« Puis c’est le lundi matin. Il regagne son école des beaux-arts. Sous la vaste verrière de l’atelier s’étale un jour blafard. Sur le mur, au-dessus de la table à modèle recouverte d’une espèce de tapis tunisien à rayures, plusieurs toiles sans cadre sont accrochées. Elles sont peintes avec des tons purs, rarement rompus. Parmi elles il y a une nature morte avec des oranges, une miche de pain, un pichet couleur terre de Sienne brûlée et un broc en zinc d’un bleu éteint. Entre les objets apparaissent des éclats de tapisserie faits d’une pâte sourde, comme un mur enduit à la chaux. Le plancher grisâtre est constellé de taches de couleur, particulièrement nombreuses autour des pieds des chevalets. Quand il entre, l’atelier empreint de l’odeur de térébenthine, de vernis et de peinture séchée, a quelque chose de joyeux et de lumineux. En costume clair, coiffé d’un chapeau d’été qui laisse dépasser la mousse de ses cheveux argentés, la mine joyeuse, à peine rentré de son week-end à Dinard ou Saint-Malo, arrive le professeur de peinture, Durand est son nom, une Gauloise aux doigts. Avec des gestes de metteur en scène, il installe le sujet de la séance tout en s’adressant au surveillant d’atelier – qui s’appelle aussi Durand – lui en blouse bleue de magasinier, courte moustache et cheveux noirs lissés en aile de corbeau :

― Durand, allez nous acheter deux ou trois melons voulez-vous et passez prendre un bouquet de lilas – c’est encore la saison pour les lilas ?

Pendant que le surveillant s’en va en quête des fruits et des fleurs en branches, de sa main libre le professeur laisse retomber sur la table un morceau de tapis aux motifs ourlés, bleus et rouges, comme dans les tableaux flamands. Sans quitter des yeux la nature morte qu’il est en train de composer, il écrase son mégot au fond d’un cendrier. Parmi le bric-à-brac d’étoffes et d’ustensiles rangés sur une étagère, il saisit un torchon qu’il dispose de manière à ce que les bandes rouges qui forment les carreaux suggèrent des lignes de fuite. Là-dessus, il pose une guitare dont les formes courbes associées au manche bien droit lui paraissent un intéressant problème plastique. Mais il retire le torchon finalement inapproprié. Alors qu’ils arrivent un par un, garçons et filles aux allures vaguement bohèmes, artistes, romantiques, l’un barbu et vêtu de velours, un brun timide, la rousse un peu naïve en robe à motifs imprimés, le Gauguin des îles, le déconneur de service, les fils du journaliste enfuis de l’Espagne franquiste et la belle Clotilde. Le surveillant revient avec les melons que le professeur pose sur la table, deux entiers et le troisième après l’avoir découpé en tranches, faisant s’épanouir un éventail de virgules orangées.

― J’ai pris des gros et un petit, c’est mieux non ? demande le surveillant.

Le professeur achève son tableau périssable en jetant avec précision la branche de lilas qui vient tracer une belle oblique. Espace. Couleurs. Perspective. Tout en blaguant et se taquinant les uns les autres, dans le raclement des pieds de leurs chevalets, les étudiants choisissent leur point de vue et forment un demi-cercle autour de la nature morte. Sujet. Objet. Au brouhaha de l’installation, tandis que le soleil monte en étalant sa lumière à travers la verrière, succède une ambiance concentrée, trouée par le choc sec d’un pinceau ou d’un godet contre une palette, le heurt d’un talon contre le plancher pour prendre du recul. Le professeur quitte l’atelier pour aller prendre son café et feuilleter Ouest-France au bar d’en face, Chez Alice. À l’aide d’une longue brosse étroite, lui commence à tracer d’un trait noir, hésitant, les grandes lignes de sa composition, ajuste mentalement les valeurs en plissant les yeux, cherche parmi ses tubes le ton juste. Puis, à touches lentes, égales, maigres car il déteste la peinture brillante, il se met à appliquer les couleurs, pressant davantage le pinceau lorsqu’il arrive au bout de sa réserve de pâte. Bon Dieu de guitare comment il s’attache ce foutu manche sur les courbes de la caisse ? Il pense à Picasso. Il se demande : « Comment tout cela, ces fruits, cet instrument de musique, ces fleurs ont-ils pu être là avant que je les peigne ? » Lorsqu’il revient, sans un mot le professeur passe derrière chaque étudiant et, parvenu au dernier, repasse en s’arrêtant auprès de chacun, s’emparant parfois d’un pinceau, l’étudiant s’écartant légèrement et le maître reprenant la composition en agrandissant la guitare, les tranches orange, les deux boules vertes de tailles différentes, les motifs du tapis et la branche de lilas. L’après-midi ils ont modèle vivant. Les filles s’appellent Vety, Huguette ou Doris. Elles sont comédiennes ou serveuses et elles aussi fument des Gauloises, une veste masculine sur les épaules, à la pause entre deux poses. Ce lundi-là c’est Lucky. Une fille sympa, Lucky. Elle, elle est top model. Enfin, c’est ce qu’elle dit. Une fine mouche, Lucky. Avec un faux air de Brigitte Bardot, la moue surtout. D’une rotation des fesses elle prend place sur la table, s’allonge sur le tapis rayé et adopte la position demandée, laissant voir la plante de ses pieds grisée de poussière, son talon orangé, son ventre et la partie inférieure de ses seins teintés de pâles stries vertes. Il pense à Matisse. C’est bath ? Oui, c’est bath.
Quant à moi je suis alors une paire de lèvres qui se tend vers le sein en tremblant. Une bouche qui suce. Un œil qui voit. Une main qui saisit. Mon pouce entre et sort. Je cherche. Je trouve. Et je tète.
Puis c’est l’été. Il passe enfin les épreuves du diplôme des beaux-arts. Nature morte. Paysage. Portrait. Nu. Il prend le train pour Paris avec Gauguin des îles, le brun timide, les fils du journaliste antifranquiste et la belle Clotilde. Il hume Saint-Germain-des-Prés. Juliette Gréco. Mouloudji. Tout ça. Durant six jours, dans une loge fermée sur trois côtés et dont il a interdiction de sortir avant d’avoir rendu son esquisse, il compose d’imagination, puisant dans sa mémoire, un paysage avec des personnages nus. Il pense à Cézanne. Pour finir, il est le dernier à passer devant le jury sous la grande verrière à travers laquelle donne le clair soleil de ce soir de juillet. À l’appel du surveillant, il entre dans la salle et voit les tables encombrées de bouteilles de bière, les membres du jury aux chemises froissées, debout leurs vestes jetées sur l’épaule, prêts à s’en aller, partant déjà, bavardant, tandis que l’un d’entre eux vient à lui, la cravate relâchée, se présentant comme l’inspecteur général, lui donnant d’abord des compliments sur son dessin – incontestablement vous savez dessiner – et sur sa peinture – incontestablement vous savez peindre – pour ensuite l’enfoncer de sa morgue – mais vous n’êtes pas dans l’optique d’un jury parisien – et de son mépris – en province vous ferez peut-être carrière. Voilà le verdict. »

Publié dans éditoriaux | Commentaires fermés sur Triptyque de la consolation – Scène 48/62