Pitié du vieux royaume

Rien ne va plus dès lors, car voici l’interminable guerre des Anglais, les six bourgeois la corde au cou sur leur socle de bronze à ras de terre. La lourde fumée de la peur en Occident s’étend au-dessus des brasiers de la peste noire qui cogne à la porte :

— Sortez vos morts !

Tu connais la suite. Elle s’avance sourdement la pitié qui est au royaume quand Jacques Bonhomme l’éreinté se dresse sur son sillon, crispe les poings sur le manche de sa houe pour courir sus aux châteaux d’arrogance et tyrannie, dans sa courte veste jaune bien serrée à la taille, suivi du Grand Ferré qui, tout fiévreux d’une eau trop froide qu’il a bue, au seuil de sa masure abat à la hache cinq Anglais venus le surprendre, mettant leur troupe en fuite avant de se recoucher et de mourir.

Ce récit n’a point de commencement. Il n’a pas non plus de fin. Comme les enfants aiment écouter raconter toujours la même histoire, salue la Jeanne nationale, la bonne Lorraine qu’Anglois brûlèrent à Rouen, l’épatante présence emportée par le Cendrars de Paname au creux de ses deux bras qu’il avait encore, dans sa ligne de fuite en Transsibérie :

— Dis, Blaise, sommes-nous bien loin de Montmartre ?

C’est ainsi. Les âmes de nos pères vibrent encore en nous de douleurs oubliées, exactement comme le blessé souffre à la main qu’il n’a plus. Moi, j’ai mal à la main coupée de Blaise, sur fond de l’épatante présence de Jeanne, la pucelle beneurée montée sur son cheval blanc – toujours la même, jamais la même – bien serrée dans le nœud qui relie la bonne Lorraine à la malheureuse idiote, entre le Jean Jaurès et le Jules Barrès, portant devant elle son estandart de soie blanc semé de fleurs de lys au fil d’argent cousues, où dansent des anges avec le seigneur Jésus sur son globe à l’avers, et dame Maria de l’Annonciation au revers, à moins que dans le vent le contraire ce soit. De l’arbre des fées autour duquel les voix tournoient, au bûcher du vieux marché où les flammes flamboient, tu la suis station to station, la fiancée de cendres sans sépulcre, de nom de pays en nom de pays sur lesquels volent les ondes sonores d’une langue comme délavée, que tu écoutes au-dessus de la carte, de Vaucouleurs à Neufchâteau, de Chinon à Jargeau, de Meung-sur-Loire à Beaugency, de Châlons-sur-Marne à Montmirail, de Château-Thierry à Cormicy, de Corbeny à Troyes, de Reims à Orléans et de Compiègne à Rouen terminus au bûcher de la place du Vieux-Marché.

C’est là qu’il s’en vient mourir au pied de son arbre, le chevalier Bayard, le sans peur et sans reproche, le tronc raide dans son armure, les jambes écartées, le sang s’écoulant rouge entre les lames de métal, son heaume renversé près de lui, l’œil tourné vers le bleu du ciel.

Mais qu’a-t-il donc, ce grand bredin de François le premier, à s’en aller courir le guilledou par-delà les Alpes ? Ne pourrait-il se contenter de jouer à broute-mouton entre le camp du Drap d’Or et les placards d’Amboise, de se les mandibuler à pourlèche-babines et toujours en maternel langage, de sa Rabelaisie natale du côté de Villers-Cotterêts aux douces soirées bronzées dans le couchant de sa déclinaison d’ex-fort-galant à Fontainebleau ?

Entends-tu monter déjà dans l’archive la vieille devise « Liberté, Égalité, Fraternité » ? Passé le coup de Jarnac et les misères des peuples, tous tes enfants, ô mère, ont l’image imprimée sur la rétine : le basculement du Coligny par la fenêtre au petit matin du 24 août 1572, sa collerette tachée de rouge, son corps pantelant et tout de noir vêtu s’effondrant aux pieds du Guise, tandis que la cloche aigrelette de Saint-Germain-l’Auxerrois teinte dans le lait de l’aube. Depuis lors, ce point d’incandescence brasille par le sang vidé sous le nom de Saint-Barthélémy. Tandis que le soleil monte quand même ce jour-là dans le ciel, une aubépine desséchée depuis quatre années fleurit au cimetière des Saints-Innocents. Miracle. Un jour. Deux jours. Trois jours. Et jamais le fracas de cette nuit-là ne s’est tout à fait tu.

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