Triptyque de la consolation – Scène 29/62

Chaque quinzaine, un nouvel extrait de Triptyque de la consolation :

Photo de blastocyste au deuxième jour de la fécondation

… deux se rassemblant en un et se divisant aussitôt en deux …

« Alors, queue d’un côté, tête de l’autre, dans laquelle se tient cachée la moitié du plan qui doit mener à moi, car à la fin il faudra bien dire « je », le spermatozoïde se disloque dans la bulle ovulaire. Jusqu’alors stoppée dans sa maturation, elle s’apprête maintenant pour le grand brassage, tenant en réserve entre le début et la fin, dans l’implacable logique du vivant, entre mémoire et promesse, théorie de l’information et providence, les formules magiques complémentaires, celles de son ADN à elle, tandis que de son côté lui aussi se prépare à l’ineffable rencontre, la réunion des deux pièces du symbole, chacun apportant sa combinaison gagnante d’un verbe fait chair. Elle est maintenant bien imprégnée. C’est le jour 1 de la procréation. Au fond d’elle se joue une nouvelle danse d’approche. Dans la bulle transparente et granuleuse émergent les deux  proto-noyaux, le mâle et la femelle, où la chimie opère son œuvre au noir, bien en deçà de mon nom à moi, tandis qu’ils s’avancent l’un vers l’autre pour de nouvelles noces, s’enlaçant, le mâle lançant ses filets rayonnants de microtubules pour l’enserrer, elle, chacun déballant le grand jeu de ses chromosomes respectifs, formant un aster pile au centre. Une étoile. Ils se rapprochent encore, cherchent la meilleure position de manière à bien s’aligner pour l’assemblage, se débarrassant d’un coup des membranes qui les enveloppent, s’agitant, secouant leurs bâtonnets, s’emmêlant, deux se rassemblant en un – voici l’œuf ! – et se divisant aussitôt en deux, les deux premières cellules avec chacune son propre noyau. Toujours lové dans la conque ampoulaire, tout au fond, l’œuf entreprend alors un voyage de six jours le long de la trompe, avançant à coups de microcils et sous les resserrements spasmodiques du tube rose, jusqu’à la grotte de l’utérus. Simultanément, l’œuf se divise une fois, deux fois, trente fois, se durcissant à l’extérieur en une paroi qui protège les cellules internes. Au cinquième jour, préfigurant à l’échelle cellulaire la naissance annoncée, au terme de contractions violentes, l’embryon s’extraie une première fois de l’enveloppe qui l’enferme. Ce qu’il faut bien nommer « mon » embryon obéit déjà à la polarité du haut et du bas, comme si cette orientation régissait l’espèce de toute éternité, la tête et le cul à venir, ciel au-dessus, terre au-dessous. Tout œuf nécessitant un nid, quand il atteint l’utérus qui se prépare de cycle en cycle à cette arrivée, l’amas d’une trentaine de cellules que je suis désormais se loge dans la muqueuse, creusant la paroi à l’aide d’enzymes et s’y enfouissant complètement au septième jour. Un terrier. C’est alors qu’ainsi bien abrité mon embryon se constitue en deux cavités superposées, recevant à plein flots son sang à elle. Enfin, juste ce qu’il faut. Je suis alors un disque composé de deux feuillets, un dessus, un dessous, l’un dorsal, l’autre ventral, puis de trois feuillets séparés par un sillon primitif à partir duquel la chair pousse tout ensemble dans les quatre directions, les tissus et organes, à commencer par ce tube neural en ébauche de mon système nerveux central, bordé de sa crête neurale en esquisse de mon système nerveux périphérique, les futurs muscles, le futur squelette bien dans l’axe, la future peau pour emballer le tout. Une ligne. Une plaque. Un nœud. Une membrane. Une sorte de tresse ou de corde à trois torons. Bientôt le troisième feuillet prend une forme ovoïde, renflée, dont les extrémités annoncent la région céphalique en haut, la région caudale en bas, dessinant une symétrie longitudinale gauche-droite. Une véritable queue. À partir de ce sillon d’où les cellules se mettent à sourdre, se retroussant sur eux-mêmes les tissus donnent ici « nez-gorge-oreilles », là « cœur », là-bas « intestins », creusant ici-bas une dépression pour « tête ». Et au vingt-et-unième jour mon palpitant émet son premier battement. Musique. »

Publié dans éditoriaux | Commentaires fermés sur Triptyque de la consolation – Scène 29/62