Les larmes et l’extase

Couverture du livre Les Larmes et l'extase« Les yeux sont insatiables comme l’enfer » proclame en substance le proverbe biblique. Or, deux millénaires durant, c’est la religion qui a fourni le combustible des images à la flamme des regards. Tel est le paradoxe du christianisme, héritier de l’interdit de la représentation en tant que support toujours susceptible de susciter l’idolâtrie, et pourtant premier pourvoyeur d’images incessamment renouvelées afin d’appeler à lui les regards. Dans l’attente de la révélation, c’est-à-dire du voile enfin déchiré, ces regards se trouvent sans cesse reconduits d’un reflet à l’autre, au long d’une quête devant s’achever sur quoi ? Le face à face. Les combinaisons des figures de l’art chrétien formulent l’annonce et presque la promesse de cette ultime rencontre. Dans le cadre de l’église, elles donnent vie à l’histoire. Elles donnent lieu aux mille et un épisodes de la légende sacrée. Mais qu’est-ce au juste qu’une « figure » ? Non pas le symbole qui enferme le sens univoque dans son cercle. Pas davantage un contour qui imite les apparences. Prises dans la pâte du récit, les figures sont des formes qui manifestent littéralement les événements qu’elles portent. Elles les accomplissent presque. Comment ? Par l’art qui montre des corps en mouvement traversés par le verbe. Par les regards des fidèles qui se tournent vers ces corps dessinés, peints ou sculptés en récitant la légende. Ainsi, à commencer par la première d’entre-elles, le Christ en croix, les figures qui portent l’événement religieux acquièrent la force de preuves. La foi y adhère. Telle est la vertu de l’image chrétienne : sa dynamique de persuasion événementielle, sa capacité à montrer ce qui simplement « a été ». Ce qui pourtant relève du miracle. Ce qui pourtant est incroyable. Figurer la douleur au-delà de tout ce que l’imagination peut projeter sur l’écran des cauchemars. Figurer l’espérance dans la banalité la plus quotidienne de la condition humaine. Figurer la rémission de la grâce et l’au-delà de tout visible désigné par la gloire. Les images de l’art chrétien n’offrent pas les simples représentations d’une croyance, elles sont des vecteurs de forces qui façonnent et donnent chair à cette foi.

Les larmes et l’extase, figures de l’art sacré en Bretagne est un livre élaboré avec Thierry Le Prince, co-auteur, et Andrew Sandford, photographe, paru en 2012 aux éditions Ouest-France.
L’ouvrage procède d’un montage d’images prélevées aux murs des églises de la péninsule : par une vision rapprochée, il en révèle les jeux de forces en une scénographie de l’expression des passions.