Vive la France !

Et toi ? Souviens-toi.

Quand t’es plusieurs mois sans rentrer chez toi et qu’à l’aéroport t’atterris, quel est le premier mot que t’esgourdes ?

— Merde !

T’es à bon port. À Charles-de-Gaulle le bien nommé. Corps et âme sur ton territoire. Au départ, souviens-toi, ils choisirent de n’écrire pas, tes fols ancêtres, ceux qui se perçaient les côtes, les grands dubonnards aux corps mous, blancs et blonds. Tends l’oneille. Depuis la cantilène à Eulalie jusqu’à ce qu’elle brise l’alexandrin à l’hémistiche, la Rimbe, t’en auras entendu des « con », des « chier », des « conchier », des « merdre » et des « remerde » en veux-tu voilà dans l’art de françoisement jaspiner. T’entends comme elle brait depuis le fin fond de son médiéval ? La quintessence du vocabule :

Buona pulcella fut Eulalia
Bel auret corps bellezour anima

Oui, de la cantilène à Eulalie au vers claudiquant de l’aboyant Arthur, oïl au nord, oc au sud, tu l’auras sucée la mamelle du clair babil et encore resucée au lait de l’école laïque, gratuite et obligatoire, tellement qu’à la fin tu n’entends plus que le doux écoulement des sources à l’onde transparente qui murmure de la bouche de Mélusine à Lusignan au bain de Diane à Fontainebleau. Et par en-dessous, ouïs-tu itou la faux de la guerre qu’épingle au revers la lourde francisque des chars boches sur le labour picard, champenois ou wallon ? Voilà le rude roman qu’ils creusèrent vers après vers, attelés à la charrue de l’âpre syntaxe par les mille chevilles ouvrières des conjonctions de coordination. Ainsi tu fais se retourner le bœuf au bout de ton sillon dans le fier souvenir du Villon François et de l’autre Rutebeuf. Avec le blé vint l’abandon des déclinaisons. Avec la fleur de farine la venue des articles. Et dans la touffeur printanière de la miche, entre la défense et l’illustration, tant éclot la rose en son bouton qu’à la longue la langue s’éjouit de passer l’étroit détroit de tes lèvres closes. Tout mignardise et pourtant bien dolent de l’âme tu t’enfonces l’épine d’un pronom personnel dans le cœur : qui taillera la mieux escrivante plume qui fut au royaume ? Mignonne, Mignonne, un verre clairet en main, le voilà ton instrument de vaillance guerrière et de prude joie. Lors de ta traversée de la gaste terre, ries-toi de l’orale gâterie qui te pourléchera le verbe vivant pour te finir dans l’écroulement de la galanterie et des dernières ressources en courtoisie. Précipités dans la tombe qui baille entre l’e féminin et l’é masculin, faudra bien que les enfants mâles meurent pour que repousse l’herbe de Gaïa, d’Héloïse ou de Stella Maris. Toutes ressuscitées de la semence de leurs amants émasculés. Du Cronos à l’Abélard en passant par l’Origène, tous ces écouillés auront couru après la vive amande du céleste charabia enscellé dans le jardin de derrière. Autrement dit, entre la voix et l’oreiller, combien faudra-t-il encore souffrir d’oraisons confessionnelles et de jaculatoires goualantes pour qu’à l’horizon fuse enfin la dragée d’Éros ? D’ici à cette tendre échéance, contente-toi des harangues arrachées à la gangue des mots-clés, tantôt soufflées en perles et roses, tantôt crachées en serpents et crapauds à la face des visières. C’est bien là que t’ouïs le je ne scay quoy qui tintinnabule entre les harmoniques de tes badigoinces, dans le record du grand Charles qu’allait cognant sa chauve tête aux lambris des élyséens palais, proférant ses insultes à l’ancienne :

— Faux derches ! Peigne-culs ! Jean Foutre !

Il te revient à toi seul, bien carré dans ton voltaire et dans l’amitié de ton Michelet, armé du doux instrument de la langue française, de refaire le chemin en arrière à travers les siècles pour la vanité des pierres dressées et la blessure des sources secrètes. Fais la part du feu et laisse le fumet des graisses monter de la colline d’Alésia à la cuvette de Diên Biên Phu, nos glorieuses défaites. Où commence-t-elle, la France ? Où finit-elle ? Si c’est une personne, pas plus qu’une enfant elle ne se sera vue naître, pas plus à l’heure du dernier couac ne se verra-t-elle basculer de l’aut’côté. Alors ? Il est peut-être déjà passé l’ultime instant. Déroule la lourde chronique désormais disloquée en tas de matériaux pour servir à l’histoire. Laisse-toi envelopper par cette chaude litière à l’odeur d’étable familière.

À suivre.

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