Un vieux conte romantique me remonta…

Lors de ma promenade dominicale du côté de Saint-Mandé, le long d’une rue banale et déserte, je tombai devant cette devanture, saisi par le hasard objectif : un vieux conte romantique me remonta dans la tête, des profondeurs du Rhin :

Die Lorelei

Ich weiß nicht was soll es bedeuten
Daß ich so traurig bin ;
Ein Märchen aus alten Zeiten,
Das kommt mir nicht aus dem Sinn.

Die Luft ist kühl und es dunkelt,
Und ruhig fließ der Rhein ;
Der Gipfel des Berges funkelt
Im Abendsonnenschein.

Die schönste Jungfrau sitzet
Dort oben wunderbar ;
Ihr goldenes Geschmeide blitzet,
Sie kämmt ihr goldenes Haar.

Sie kämmt es mit goldenem Kamme,
Und singt ein Lied dabei
Das hat eine wundersame
Gewaltige Melodei.

Dem Schiffer im kleinen Schiffe
Ergreift es mit wildem Weh ;
Er schaut nicht die Felsenriffe,
Er schaut nur in die Höh.

Ich glaube, die Wellen verschlingen
Am Ende Schiffer und Khan ;
Und das hat mit ihrem Singen
Die Lorelei getan.

Voici une traduction littérale :

La Lorelei

Je ne sais pas ce que cela signifie
Que je sois aussi triste ;
Un conte des temps anciens
Ne me sort pas de l’esprit.
L’air est frais, et il fait sombre
Et calmement coule le Rhin
Le sommet des montagnes étincelle
Dans la lumière du soleil au crépuscule.
La plus belle jeune fille est assise
Là haut merveilleusement
Ses bijoux d’or brillent,
Elle peigne ses cheveux d’or.
Elle les peigne avec un peigne d’or
Et chante une chanson en même temps
Qui est une étrange,
Puissante mélodie.
Ce chant saisit le batelier dans sa barque
avec une violence sauvage
Il ne voit pas le récif
Il regarde seulement là haut, dans les hauteurs.
Je crois que les vagues engloutissent
À la fin le marin et la barque
Et cela avec son chant
La Lorelei l’a fait.

Or, le poème de Heinrich Heine, remémoré à la rencontre de cette devanture d’entreprise de nettoyage, s’épancha dans une concrétion plus vaste, appelant le retour à L’Amour fou d’André Breton, que je relus avec bonheur. Quelle belle langue ! qui ne s’effarouche pas d’un conditionnel passé au passage : « Que de fois, par ailleurs, j’ai pu constater que […] cherchait […] à se préciser une attitude que j’eusse pu croire […] » etc. Au long de ce récit court l’onde du désir, à l’instar de l’influx de la rivière qui « […] tourbillonne, griffe, se dévoile et passe, charmée par les pierres douces, les ombres et les herbes. » La fuite du désir, au long du texte, se heurte à l’image inverse du diamant, dur et transparent. L’association entre la Lorelei et L’Amour fou se cristallise dans le personnage d’Ondine qui hante le texte et dont cette photographie de Rogi André fait apparaître le spectre :

C’est que la rêverie d’André Breton est empreinte du romantisme le plus vif, celui de langue allemande ‒ à travers Achim von Arnim ‒ ou de langue française ‒ celui de Gérard de Nerval, qui fut le traducteur et l’ami de Heine. L’Amour fou tisse un entrelacs de motifs autour de la rencontre et de ses métamorphoses. L’emblème en serait la statue d’Alberto Giacometti, L’Objet invisible, énigmatique figure dont les mains tiennent une absence dans leurs doigts fins. La Lorelei indique pareillement l’insaisissable désir, toujours fuyant dans son objet, apparaissant aussitôt que dérobé dans le lit du fleuve. Ainsi, par un matin de dimanche brumeux, cette devanture m’apparut dans son étrangeté triste et cocasse : quelle chimère chargée d’eau le propriétaire de cette entreprise de nettoyage, lui aussi entraîné par le courant du fantasme fluvial, suivait-il en dotant son enseigne de la sirène germanique juchée sur son fameux rocher ?

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