En fait du coup voilà

À écouter les conversations, dans la rue, au travail, et même à la radio chez nos zéminents journalistes soi-disant spécialistes de la chose parlée, le tiercé gagnant des tics de langage mite littéralement nos échanges verbaux. Par méthode, William Burroughs comparait ce langage à un virus dont il avait trouvé le vaccin : son fameux « cut up ». Soigner la langue, c’est la tâche des poètes depuis la nuit des temps. Il est vrai que ce « en fait du coup voilà » forme une belle séquence de contamination, audible à l’oreille nue au sein de notre idiome en bleu blanc rouge. Déroulons la pelote. « En fait » est, depuis les années 1980, une locution invasive ; dans son emploi correct, elle marque la rectification d’un énoncé jugé erroné. Aujourd’hui, dans le meilleur des cas elle remplace « mais » ; le plus souvent elle sert de simple embrayeur, vide de sens. De son côté, « du coup » serait-il devenu la seule manière de dire la conséquence ? Les conversations évoquent – du coup ! – une piste d’auto-tamponneuses, surtout si la locution est associée au mot « impact », lui aussi exponentiel dans l’expression des suites, conclusions ou résultats. En conclura-t-on à un rétrécissement mécaniste de notre parler françois contre la belle plasticité organique du mythique c’était-mieux-avant ? Quant à « voilà », censé attirer l’attention sur ce dont il est question, il rythme de son impératif amolli les segments des prises de parole comme les voitures-rébus du petit train interlude de la télé de notre enfance. Tout cela n’a peut-être pas beaucoup d’importance si l’on considère que notre langage naturel, celui-là qui est fait de mots et seulement de mots, agrémentés de quelques chiffres si nécessaire, est en passe de devenir superflu. Dans les profondeurs de nos échanges, ce sont désormais le code et les algorithmes – c’est-à-dire du calcul – qui commandent souterrainement ce qui nous détermine réellement : la science, la technique, les relations sociales et économiques, et même le droit ! En surface, nous pouvons bien continuer à charabier tranquilles. Dans cette perspective, « en fait du coup voilà » constitue une phrase valise idéale, enfin débarrassée du sens, nous épargnant tous ces mots intermédiaires inutiles qui souvent l’encombrent encore. Essayons-la en situation, lors d’un prochain échange verbal, en réunion de travail par exemple : pari tenu qu’elle passe comme « lettre à la poste » ?

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