Cette année-là

Frappés par la grande chaleur, égayés par l’événement et le long repas, elles en jupes évasées, en robes à gros motifs imprimés, eux en bras de chemise, la veste à l’épaule, en tête le jeune couple se tenant par la taille, ils ont marché dans l’ombre des chemins creux, la lumière perçant la dense frondaison des chênes, des bouleaux et des hêtres ; les résidus des feuilles tombées l’automne précédent ayant macéré tout l’hiver et désormais sèches craquant sous leurs chaussures des grandes occasions, eux transpirant dans le cuir bien ciré, elles regrettant d’avoir gardé leurs talons aiguilles, ils ont traversé quelques prairies avant de se regrouper sous un grand chêne au bord de l’étang. Pas un souffle. Pas un nuage. Le bleu du ciel envahit la surface liquide sous laquelle s’enfonce la mousse verte des arbres. Les femmes se sont toutes assises. Les deux pères restent debout. Les plus jeunes, ses deux frères à elle, encore adolescents, un échalas brun et un blond ramassé, s’agitent en riant. Il est là, son père à lui, l’ouvrier déjà vieillissant aux cheveux argentés, sa silhouette en arc surmontée de sa tête des bons jours, doucement ivre, un mégot aux lèvres, lançant les jeux de mots les plus idiots :

— Quand mon verre est plein je le vide, quand il est vide je le plains !

Et tous rient bravement. L’autre, son père à elle, jeune encore, au front déjà dégarni, signale par ses fines moustaches le sérieux de sa profession de flic, riant fort lui aussi, respirant par son nez considérable, partant d’un rire rabelaisien mais toujours sous contrôle de son surmoi républicain. Désormais affalée dans l’herbe, la famille cherche  la fraîcheur. Les mères, discrètes, en retrait, rient des facéties de leurs maris en haussant les épaules. Les fils et beaux-fils contournent les sujets qui fâchent – par un jour pareil – tout en balisant chacun leur territoire sous les yeux des pères par de petites pointes verbales et leurs attitudes décontractées. Les filles et belles-filles échangent mille conseils esthétiques et domestiques. Elles rient beaucoup aussi. Les deux adolescents finissent par se déshabiller sauf le caleçon et piquent une tête. Les autres se contentent de tremper leurs pieds. Entre les genoux des femmes, deux bébés vont et viennent, happent l’air de leurs mains, l’une arrachant des brins d’herbe, l’autre dans sa brassière blanche, une croix de baptême autour du cou, une main adulte venant lui rafraîchir la tête d’un mouchoir imbibé d’eau, mouillant ses boucles noires, occupée à jouer avec la chaussure de la mariée, jouissant des brins d’herbe qui lui picotent les mains, caressant le cuir velouté avec une irrépressible envie de mordre cette surface immaculée à l’odeur animale et chimique, surtout le nœud froncé qui orne l’escarpin – mais non il ne faut pas – et au-dessus d’elle les rires qui fusent, les nez, les yeux et les lèvres qui vont et viennent en se tordant contre la guipure des feuilles ourlées à travers laquelle perce le ciel, les flots de paroles qui se déversent des lèvres, aussi blanches les paroles que le cuir de la chaussure et que la robe de la mariée, loin, parmi les pieds nus qui vont et viennent autour d’elle. Tous se donnent au moment qui passe. À l’été. À la joie d’être là, ensemble, vivants et en bonne santé. Vraiment une belle journée. Le matin, nerveux, il a quitté l’appartement familial dans son costume bleu nuit. Il aime la sensation des boutons de manchettes contre ses poignets. Nœud papillon. Accompagné de ses parents à lui, il est venu la chercher, un bouquet de fleurs blanches à la main, à l’entrée du pavillon HLM que ses parents à elle louent à l’autre bout de la ville. Tout le confort moderne. Aussi nerveuse, avec l’aide de sa sœur – ou plutôt sous ses incessantes recommandations d’aînée – elle avait déjà revêtu la robe blanche achetée quelques semaines plus tôt au Muguet de Paris, rue Le Bastard. Un modèle très simple, au-dessus du genou, tenu à la taille par une ceinture. Un léger maquillage : touche de crayon sur les yeux, soupçon de mascara sur les cils, mince pellicule de rose sur les lèvres. Au moment de sortir, sa sœur a ajusté le voile de tulle en le tenant délicatement au-dessus de sa tête puis en le laissant retomber de lui-même. Elle sourit. Ensemble, dans la 203 noire, ils ont rejoint les autres, limités aux parents proches, sur le parvis de la mairie en face du théâtre. Sous les dorures de la grande salle des mariages ils se sont dit :

— Oui !

Puis la noce s’est rendue à l’auberge des Forges. En ouvrant sa portière, l’un ou l’autre n’a pas manqué de chanter :

— Ding ding don don !

Et la petite file klaxonnante emmenée par la 203, suivie d’une 2 CV grise, d’une 4 CV gris vert, d’une Dauphine jaune pâle et d’une Ariane bleu clair, a roulé sur la nationale 24 à travers la forêt jusqu’aux dites forges de Paimpont ding ding don don. Joyeusement, ils sont sortis des voitures dans leurs beaux habits déjà un peu collants et son frère à lui a proposé de les prendre d’abord en photo. Il leur a demandé de poser sur le pont de la rivière, là en bas, contre la barrière blanche. Les voilà, les mariés du jour, rayonnant de toute leur jeunesse. Elle, brunette, timide, encore gamine, elfique, a cherché à éviter l’objectif. Lui, barbu, artiste, réservé, l’a regardé avec un air interrogatif. Après quoi tous ont quitté le plein soleil du terre-plein qui sert de parking pour entrer dans la vieille bâtisse. La vaste salle rustique, aux chaises raides et nappes rouge à liseré blanc, rêches, les a absorbés dans son ombre. Autour des portos pour les dames et pastis pour les messieurs, ils ont découvert leurs cadeaux pratiques – un service d’assiettes peintes de légumes et de fruits stylisés ainsi que tout un assortiment de verres – et spirituels – le Cantique des Cantiques illustré par Henri Matisse, au Club français du livre. Ils sont passés à table. Lorsque les serveuses en jupe noire, chemisiers et tabliers blancs, ont apporté les entrées, l’un ou l’autre a risqué :

— Ding ding don don ce sont les filles des forges…

et l’un ou l’autre a repris :

— … des forges de Paimpont ding ding don don !

Ils sont joyeux. C’est la noce. Ils ont mangé et bu. Et chanté. Et plaisanté. Et, quand ils ont bien mangé et bu, chanté et plaisanté, ils se sont enfoncés pour une longue promenade en forêt le long des chemins creux vers l’étang et le Val sans Retour.

Cependant, in medias res, le procès court. Entouré de trois policiers il est là, dans sa cage de verre, l’accusé fantôme. Un oiseau de malheur en noir et blanc. En grisaille. De force ressorti de l’horreur. Costume noir malgré la chaleur étouffante de l’été, fine cravate, lunettes de myope sur son visage amaigri, mal à l’aise, il essaie de se tenir. Devant lui, sur une tablette sont posés d’énormes volumes, des milliers de pages, des millions de signes qui courent sur le papier. L’audition des témoins est passée. Leurs récits déjà en passe de rejoindre les archives. Les rangs de la presse se sont clairsemés. C’est désormais à lui de parler. Massif, cheveux en brosse, le cou bourrelé de graisse, la mâchoire puissante, la voix suave et épaisse, son avocat l’interroge à partir du document T/929, pièce 1025, page 843, volume 2. Mais comme le diable se tient en embuscade dans le coin des pages imprimées, la feuille a été numérotée 1925. L’avocat et le président s’entretiennent un long moment afin de rectifier la référence erronée. Dans les micros et les casques se croisent en résonnant l’allemand, l’hébreu et l’anglais. Il le questionne sur la signification des abréviations portées dans les marges des courriers à l’encre évanescente, reproduits au carbone sur papier pelure, par exemple « I. A. » pour « Im Auftrage », ou bien ce « S » qui parsème la liasse. Mais lui, l’accusé, qui a pourtant signé dix-huit ans plus tôt ces courriers de son titre et de son nom, ne s’en souvient plus. Il bute sur le sens de ce « S » englouti dans l’oubli. Ou par feinte. Dos au public, l’avocat se lève de sa masse pesante. Suivant qu’il redresse la tête en direction du président ou qu’il l’abaisse vers la feuille qu’il tient devant lui son cou rasé ondule ou se tend. Quelle était la chaîne de commandement en Hongrie ? Telle est la question. Dans le micro passe le craquement du papier. À la fois concentrée et absente, blonde, une mousse de cheveux tenue par une barrette sur le devant et queue de cheval, légèrement boulotte, tailleur sombre, sa secrétaire se tient à ses côtés. Visage asymétrique, agité de contractions, front ridé cerné par deux bandes de cheveux noirs, cadré par des lunettes à monture sombre, casque à écouteurs sur les oreilles, l’accusé se tient dans sa boîte transparente dont la vidéo écrase la perspective. Il se gratte le nez puis pose les mains bien à plat sur ses cuisses. La secrétaire s’évente à l’aide d’une feuille de papier. Les juges, les épaules couvertes d’une toge noire, portent eux aussi de fines cravates noires et compulsent les dossiers reliés de toile ainsi que les documents épars devant eux. Sous l’emblème du chandelier à sept branches encadré des deux rameaux d’olivier, le président passe sa main sur son crâne chauve et constellé de taches de rousseur. À la pose, dans un brouhaha, elles en robes d’été, les épaules nues, eux en chemisettes blanches, la foule à la fois effrayée et soulagée se lève en se haussant pour mieux le voir, lui, en quittant la salle. Dans le champ de l’une des quatre caméras Marconi un numéro bleuâtre tatoué sur un avant-bras gauche apparaît. Il est le premier à revenir, regagnant son habitacle blindé, sortant un grand mouchoir blanc de la poche intérieure de sa veste, essuyant méticuleusement ses lunettes, les deux paires, l’une pour voir de loin, l’autre pour voir de près, époussetant la tablette devant lui, posant avec précaution le casque à écouteurs et se mettant aussitôt à feuilleter les piles de papier, ouvrant une chemise tout en appuyant sur le bouton de son stylo pour en faire sortir la pointe, inscrivant un seul trait et refermant la chemise, jetant un coup d’œil au public qui l’observe en coin, replongeant aussitôt dans les papiers. Ensuite il parle à son avocat par le micro, leurs bouches s’ouvrant et se refermant sur des mots à jamais perdus, ses lèvres à lui formant en conclusion l’affirmation jawhol. L’image vidéo se brouille, EICHMANN TRIAL 4.2.2 NTSC-PAL, disparaît dans un gondolement grisâtre puis réapparaît. L’audience reprend à la question de l’échange d’un million d’entre eux contre dix-mille camions. Entre ses deux gardes en casquettes plates, l’accusé fait penser à un clown blafard. Cinquante mille furent déportés à pied des environs de Budapest. Le président et l’avocat observent un autre document, se demandant si la virgule a été biffée ou s’il s’agit d’un point. De sa voix grasse, dans cette langue qui rappelle le bruit du clapot nocturne sur un lac éclairé par la lune, l’avocat poursuit patiemment ses recherches d’erreurs, sa secrétaire s’ennuyant à côté de lui, les traductions non pas simultanées mais consécutives aux prises de parole, décalées, se traînant dans l’air, suspendues, reprenant en écho les multiples voix qui se succèdent et se croisent dans la torpeur de la salle, formant une polyphonie désarticulée, déglinguée même, l’avocat demandant s’il a sous les yeux la somme de deux mille ou bien de deux cents dollars et fourchant sur une syllabe, disant « Hitler » au lieu de « Himmler », le président le reprenant, disant « Himmler », et lui continuant impassiblement à dire « Hitler ». Suivant le mouvement de flux et de reflux par lequel le procès avance à grands mouvements de balance, c’est désormais au procureur général d’interroger l’accusé. Le crâne en forme de virgule, couronné d’une bande de cheveux noirs, quelque chose d’un passereau au petit bec pointu, lunettes aux verres légèrement teintés et dépourvus de monture, haussant le ton, prenant des poses, pivotant sur lui-même, se renversant en arrière, se dressant sur la pointe des pieds, ouvrant les pans de sa toge telles de grandes ailes noires, forçant ses expressions, jouant la sérénité comme s’il incarnait la conscience avec un c majuscule ou la justice avec un j majuscule, ou bien les deux à la fois et même peut-être plus encore, il demande :

— Reconnaissez-vous avoir été complice du meurtre de millions de Juifs ?

L’interrogé se lançant alors dans de tortueuses arguties sur la différence entre la culpabilité du point de vue intérieur et la culpabilité du point de vue juridique, répétant qu’il obéissait aux ordres, que cela n’était pas de son ressort, qu’il devait en référer à ses supérieurs, et suggérant que la question de sa culpabilité soit examinée après celle de sa responsabilité. Le procureur général s’énervant et réclamant :

— Je veux une réponse.

Et poursuivant :

— À la fin de la guerre vous avez déclaré à vos proches que vous étiez prêt à sauter joyeusement dans la tombe car le sentiment d’avoir tué cinq millions d’ennemis du Reich vous remplissait de satisfaction.

Évoquant lui aussi un volatile, mais acculé, un grand rapace déchu, l’accusé se défend bec et ongle dans un ultime combat, le visage agité de tics, les rides de son front s’ourlant en vagues, ses lèvres se tordant en un masque, répétant les termes des questions, les esquivant, les reformulant, tentant de se faire tout petit, invisible, de disparaître à travers les mailles du filet que le procureur général resserre inexorablement question après question afin de saisir une vérité évanouie, voulant à toute force faire jaillir un aveu de sa bouche, tel un automate l’autre se lève, s’assoit, se relève sans fin, comme monté sur un mécanisme à bascule, reprenant pour la énième fois son argumentation, niant et niant encore, repoussant les assauts lancés contre lui par cet accusateur à tête d’oiseau qui tente de le mouiller jusqu’au cou au fond de l’abomination. De sa voix de spécialiste il affirme :

— Je n’ai rien à voir avec les groupes d’intervention en Pologne, je préparais les plans de transport.

Et il continue :

— Madagascar était mon idée, je voulais mettre une terre sous leurs pieds, ou pour être plus précis j’étais l’un de ceux qui ont avancé cette idée.

Puis le procureur général poursuit :

— Quand avez-vous entendu pour la première fois l’ordre de Hitler de procéder à la solution finale de la question juive ?
Alors, stylo en main, appliqué, il parcourt les méandres de sa mémoire pour retrouver quand il a entendu pour la première fois parler de la solution finale. Ou bien cherchant plutôt quelle réponse lui sera la moins défavorable. Dans l’assistance, un gros individu en chemise à carreaux bâille. Quand était-ce ? Sans doute de la bouche de Reinhard Heydrich.

— Cela devait être en août ou septembre, dit-il.

Et le procureur général :

— Avant novembre ?

— Oui, avant. Les arbres avaient encore leurs feuilles.

Habitué depuis toujours aux échanges verbaux piégés, il continue de tourner autour des questions, se faisant repréciser le sens des mots, détournant les propos tout comme il dirigeait autrefois les convois vers telle ou telle destination fatale, quitte à les abandonner sur une voie de garage, en pleine campagne, abdiquant son titre d’Obersturmbannführer pour celui d’Obersturmbahnführer, changeant sa casquette noire et argent à tête de mort pour celle d’un simple chef de gare, en toile sombre et à l’aigle stylisé doré, de sorte que les interrogations du procureur général se perdent dans des plaines sans fin, loin à l’est de la réponse attendue :

— Je m’occupais des questions de transport. J’avais par exemple à établir les grilles horaires des trains.

Ou encore :

— Ma mission était de rédiger les invitations à la conférence de Wannsee. En d’autres termes, de m’occuper du travail administratif et de faire venir ces personnes à la conférence.

Jour après jour, tout au long de l’été qui resplendit au dehors, isolée du monde extérieur auquel elle est seulement reliée par le câble de la régie vidéo, la salle se remplit du public un peu las, plus parsemé à chaque session, l’accusé prenant place dans sa cage, sortant son mouchoir, s’essuyant le nez, se livrant à son méticuleux rangement, les membres de l’accusation et l’avocat ainsi que ses aides raclant les pieds de leurs fauteuils, la garde annonçant dans un cri guerrier les trois juges qui entrent d’un seul mouvement et s’assoient sur leurs hauts sièges sous le chandelier :

— La cour !

Cette fois l’assistance est de nouveau comble. C’est l’heure du réquisitoire. Derrière un massif de micros, trois jours durant, phrase après phrase, de sa voix légèrement sifflante, dans cette langue revenue de loin, pour ainsi dire ressuscitée du vieux Talmud, saturant le haut-parleur mal réglé, le procureur général cerne le crime auquel il affirme ne trouver aucun précédent dans l’histoire, nouant les événements les uns aux autres depuis le lavage du trottoir à la brosse à chiendent devant l’hôtel Metropol, à Vienne, par un vieux rabbin à quatre pattes sous les coups de jeunes gens rigolards en uniforme verdâtre, jusqu’aux déshabillages hâtifs au débarquement du train le long de la rampe de béton, suivis de la course entre deux rangées de fil de fer barbelé vers un petit bois de bouleaux, le long de quelque Himmelstraße vers la chambre à gaz, le repoussant, lui, l’accusé, hors du cercle tracé par le mot « humanité », faisant lever la moisson sanglante et demandant une fois encore quel était le rôle exact du département IV-B4, mais l’image vidéo se fragmente en petits carrés noirs, gris et blancs. Casque sur les oreilles, le visage constamment agité de tics, l’accusé écoute, continuant de prendre des notes. Tandis que le crâne du président accroche la lumière du néon, prenant appui sur le pupitre devant lui, la main à hauteur de la poitrine, écartant les bras, s’accrochant des deux poings aux pans de sa toge, découvrant les manchettes de sa chemise, le procureur général sort pièce après pièce, accumule preuve sur preuve :

— Il est responsable de tout ce qui est arrivé, des côtes de l’océan Arctique jusqu’à la mer Égée, des Pyrénées à l’Oural.

Convoquant de nouveau le souvenir des témoins, reprenant une fois encore la litanie des souffrances, faisant resurgir les infernales visions, se passant la lèvre inférieure sur la lèvre supérieure, martelant chaque syllabe de sa voix qui tranche l’atmosphère confinée de la salle violemment éclairée, la caméra cadrant les visages affligés de l’assistance, après quoi il marque un long silence. L’avocat écoute. Appuyé au mur, la casquette légèrement relevée, un garde se passe les doigts sur les yeux.

— Höss confirme le rôle d’Eichmann dans la décision d’utiliser le Zyklon-B, continue-t-il.

Le président écoute. Se passe la main sur le visage. Contraint de se taire, le visage fatigué secoué de spasmes, notant toujours, l’accusé ne cesse d’écrire, se raccrochant aux traces écrites comme à une planche de salut, répondant intérieurement point par point, ou tentant de desserrer au moyen de ses griffonnages l’étreinte des innombrables nœuds que le procureur pose un à un, inexorablement, pour l’étouffer, répétant son nom, le faisant résonner dans l’enceinte de la salle, Eichmann, Adolf Eichmann, Adolf Otto Eichmann, Obersturmbannfürher Eichmann, et bien au-delà de l’enceinte de béton tout autour de la planète par le canal des médias, essayant le procureur général de faire entrer son nom dans chaque tête de chaque Terrien, de toute la force de sa voix fine, son nom accompagné des images en noir et blanc de son visage banal de fonctionnaire zélé, sa silhouette funèbre cadrée par les montants de la cage de verre, expédiées chaque jour par avion sous forme de bandes vidéo vers les capitales du monde entier afin d’alimenter les écrans bleutés au pied desquels les familles s’assoient à même la moquette, sirotant un coca, comme sur une photo publicitaire. Alors que l’Allemagne se bat pour sa survie, lui doit obtenir des trains. L’avocat commence à avoir mal aux oreilles à cause du casque dans lequel la voix du procureur général lui parvient en traduction. L’écartant, il l’ôte de sa grosse tête et plaque l’écouteur directement contre le pavillon auditif. Il dit aussi que, naturellement, les enfants prennent moins de place et moins d’air. Un silence. Alors que les caméras continuent de filmer heure après heure, comme si elles voulaient doubler le flux de ce moment à mesure qu’il s’échappe, afin de le sceller à tout jamais, cadré en contre-plongée le procureur général s’achemine vers la fin, l’évacuation de Budapest à pied, construisant des séquences narratives, reconstituant des bribes de dialogues, montant dans les aigus, racontant la femme accouchant à même le sol de béton poussiéreux du quai, haletant dans les souffrances, gémissant, tandis que le Lagerführer se poste devant elle, lui aussi en contre-plongée, mains aux hanches, ayant fait braquer un projecteur et déclarant :

— Je veux voir comment on arrive en ce monde.

Les traducteurs se relayant, une voix féminine succédant à une voix masculine, au soir du troisième jour le procureur général conclut son interminable démonstration, prouvant que l’accusé n’était pas du tout le pantin qu’il prétend avoir été, que sa vie d’alors n’avait rien de celle d’une marionnette, mais qu’il avait été au contraire le cerveau vivant de toute cette affaire, celui qui tirait les ficelles, faisant le tour de sa « personnalité satanique », tentant d’emporter la conviction des trois juges impassibles, s’élançant une nouvelle fois, grimpant jusqu’à la fin dans un crescendo d’où il ne redescend plus, rappelant qu’ils ont tous disparu, qu’ils ne reviendront plus, convoquant même le prophète Joël pour réclamer enfin justice et punition. Une fois encore, la salle se vide sous l’œil de la caméra, laissant les trois fauteuils des juges vides, la cage de verre vide, les fauteuils de la défense et de l’accusation vides, les rangs du public et de la presse vides. Quelques jours plus tard, par un mouvement de ressac, dans la lourdeur de l’été la salle se remplit de nouveau de robes à motifs imprimés et de chemisettes blanches. C’est de nouveau à la défense de parler. L’interprète tousse, l’avocat se lève, massif, sobre, professionnel. L’accusé se montre plus détendu, souriant presque, volubile, cherchant à qui parler et s’adressant au garde qui se détourne. De sa parole onctueuse, l’avocat effeuille une à une les accusations portées par le procureur général en réfutant l’un après l’autre les quinze chefs d’inculpation, commençant par la périphérie, l’appartenance à des organisations criminelles, pour finir par le cœur des charges qui pèsent sur son client, tentant séquence après séquence de démonter l’œuvre verbale du procureur général afin de défaire les nœuds qui l’entravent. Il parle debout puis s’assied et laisse passer la traduction, en hébreu dans les haut-parleurs pour la salle, en anglais dans les casques pour la presse étrangère. Sa nuque grasse ondule contre le col de sa chemise blanche. Son visage bulbeux absorbe toute émotion. Prenant bien garde à ne pas prononcer son nom à lui, le contournant, creusant sa place vide, l’appelant simplement « l’accusé », il poursuit sa démonstration. Rejeté en arrière sur son fauteuil, l’ongle du pouce entre les dents, sans casque, le procureur général le fixe. Aucun des juges ne porte d’écouteurs car la langue de la défense leur est familière. Elle constitue même la langue maternelle de la plupart d’entre-eux. Dans la moirure de la vidéo, l’avocat lit de manière neutre, presque scolaire, avançant ses arguments qui tentent de lever comme par magie chacune des accusations, comme si un signe de ponctuation ou un mot pouvait non pas défaire ce qui avait été fait mais effacer les liens entre l’infernal passé et l’individu qui se trouve dans la cage transparente, faisant observer que les quatre puissances ont bien révisé le texte de la Charte de Londres afin de remplacer un point-virgule par une virgule, oui, un point-virgule par une virgule, puis se lançant dans un échange avec le président sur l’emploi des mots Menschlichkeit et Menschheit. Tous deux tombent d’accord. En conclusion, l’avocat met en garde le tribunal contre la tentation de la vengeance. D’une voix maintenant presque douce, il en appelle au roi Salomon pour demander non pas l’impossible pardon, non pas l’acquittement, mais le suspens, que les poursuites restent figées dans l’air, oui, que les charges soient suspendues. À sa suite, le président prend la parole et donne rendez-vous pour le rendu du jugement. La cour se retire. Le public sort lentement. L’accusé ramasse son stylo, range ses papiers et laisse de nouveau derrière lui son fauteuil vide dans sa cage vide.

Tandis qu’ils, c’est-à-dire eux, à l’appel du Front de libération nationale, les Algériens ou Français musulmans ou indigènes ou Arabes ou quoi, musulmans français, Nordafricains ou FMA, les femmes poussant des youyous, devant avec les enfants, suivis par les pères, les maris, les frères, en bras de chemise, qui brandissent de rares drapeaux verts et blancs frappés du croissant et de l’étoile rouge, maladroitement confectionnés, tous descendant au matin dans les rues d’une blancheur pierreuse, aux rideaux de fer baissés, déjà frappées d’un grand soleil, où apparaissent ici ou là sur les murs les trois lettres O A S hâtivement tracées à la peinture noire, mal étalée, alors que les vignobles de la Mitidja sont vidés de leurs travailleurs, les routes désertes, la campagne gorgée de lumière laissée au seul chant des insectes et des crépitements d’herbe, ils viennent de leurs faubourgs vers les quartiers dits européens, envahissent les places des hôtels de ville, se massent face aux policiers, aux gendarmes, aux légionnaires qui leur barrent la voie, criant des slogans, « Tahia El Djazaïr », jouant et rejouant un nouvel épisode du dit « drame algérien », suivant ce scénario sans cesse répété : de fatals coups de feu qui claquent dans la foule ou depuis les toits ou depuis une fenêtre, entraînant la panique, le débordement des forces de l’ordre alors contraintes comme dit le journal de faire usage de leurs armes, ouvrant le feu, la foule s’éparpillant et laissant derrière elle la rue jonchée de cadavres et de blessés gisant dans la chaleur qui monte du sol. Il est midi. À Constantine dix-sept morts. À Bérard trois morts. À Miliana deux morts. À Guyotville six morts. À Castiglione onze morts. À Télergma deux morts. À Fouka cinq morts. C’est alors qu’ils, les glorieux pleins d’épaulettes, d’étoiles et de galons désormais factieux, tous plus ou moins compagnons de l’ordre de la Libération, les couturés de Bir-Hakeim, de Diên Biên Phu, les plus décorés de France maintenant félons, passent devant leurs juges, revendiquant leur attristant complot par les mots « honneur », « devoir » ou « trahison ». Trois généraux et cinq colonels en fuite, tous dégradés, sont condamnés à mort par contumace, au titre de l’article 99 du Code pénal tout juste révisé pour faire face à la circonstance, en raison de leur pronunciamiento militaire à l’apparence d’un quarteron de généraux en retraite mais dont la réalité est celle d’un groupe d’officiers partisans, ambitieux, fanatiques. C’est alors qu’en bordure du lac de Genève, dans un château isolé aux fenêtres en ogive, arrivent chaque jour de la rive suisse, dans la bulle d’un hélicoptère Alouette, les fiers guerriers sortis de leurs djebels, les émissaires du gouvernement provisoire de la république algérienne, à la rencontre des juristes madrés de la république bleu blanc rouge, enfin décidés ces derniers à franchir les montagnes de méfiance et les abîmes d’outrecuidance de leurs interlocuteurs, essayant de se parler, le mot tabou d’« indépendance » venant tout juste d’être lâché, comme incidemment, au détour d’un discours en province par le général président, mais butant les deux délégations sur la question du Sahara, refusant de s’avancer sur ce terrain sableux où se préparent la conquête de l’espace, la force de frappe et la puissance énergétique, transformant ce désert vaste comme un océan en une étroite impasse, et pour le moment se séparant là.

Enfin, c’est à lui de voler. Il est le troisième. Dans sa combinaison d’aluminium dont les moirures ondoient dans la lumière des néons, sa tête de boy bien portant, souriant et relax, enserrée dans son casque, aidé par les techniciens tout de blanc vêtus, calot sur la tête, en ce petit matin d’été, avant le lever du soleil il se glisse par la trappe d’accès dans la capsule qu’il a lui-même baptisée Liberty Bell 7, amarrée au faîte de la fusée Mercury Redstone IV qui s’apprête à crever le ciel de Floride. Lui c’est Virgil Ivan « Gus » Grissom de l’US Air Force. Sur son siège moulé à la forme de son corps, il voit s’agiter devant lui les mains des techniciens qui lui sanglent les genoux, la taille et la poitrine, mettent en place les capteurs biométriques, relient aux valves de sa combinaison les tuyaux de pressurisation et de régulation de la température, l’alimentation en oxygène au niveau de la ceinture et, sur le casque, la sortie d’évacuation du gaz carbonique et des autres impuretés, poils, poussières, transpiration. Après un dernier salut, un serrage de mains maladroit à travers les gants, la trappe est refermée sur lui et fixée par soixante-dix boulons de titane. L’astronaute Virgil Grissom se glisse dans le compte à rebours, couché sur le dos, sans presque pouvoir bouger, les jambes à angle droit, posé en haut du tube blanc et noir marqué UNITED STATES qui se dresse dans la douceur matinale. Aucun bruit ne pénètre plus la capsule hormis les voix qui lui parviennent par les écouteurs dans le casque. Quarante-cinq minutes avant la mise à feu, un technicien remarque que l’un des boulons de la trappe présente un défaut d’alignement. Après trente minutes d’arrêt du compte à rebours durant lesquelles les responsables du centre de contrôle discutent de son remplacement, il est décidé de le laisser tel quel. Allongé, tête face au ciel, l’astronaute attend avec un peu d’appréhension. Son pouls oscille entre soixante-deux et cent seize battements par minute. Intervient un nouvel arrêt du compte à rebours car les projecteurs qui éclairent le pas de tir gênent les mesures télémétriques. De toute façon il fait maintenant grand jour. Quinze minutes de délai sont encore nécessaires afin de laisser se dissiper un voile nuageux susceptible de brouiller les images captées par les caméras de télévision. Après trois heures et vingt-deux minutes depuis le déclenchement du compte à rebours, la fusée s’arrache à vingt-neuf mètres par seconde dans un crachement de flammes. L’astronaute Grissom est surpris par la douceur du décollage. Sur sa droite, il voit la tour de lancement s’éloigner comme si elle partait à la dérive dans une traînée de fumée. Puis la fusée se met à vibrer pendant vingt secondes. La force d’accélération le plaque contre son siège et l’oppresse sans toutefois altérer ses facultés. Son cœur marque cent soixante-deux battements par minutes. À travers le hublot il voit le ciel passer du bleu le plus clair au noir le plus profond. À deux minutes seize secondes de vol il s’écrie :

— Et je vois une étoile !

Sept secondes plus tard, à la vitesse de mille neuf cent soixante-neuf mètres par seconde, le moteur de lancement est coupé, la tourelle de secours qui coiffe le vaisseau éjectée et une seconde plus tard le bruit sec des moteurs-fusées annexes signale que le lanceur lui-même est largué. Il ressent une sensation de basculement dans le vide et réalise l’état d’apesanteur aux objets qui se mettent à léviter dans la cabine. À cent quatre-vingt-dix kilomètres et trente-deux mètres au-dessus de la boule bleue, l’astronaute est rivé au spectacle qui s’offre à lui : mille trois cents kilomètres de panorama terrestre. Ce n’est pas une première mais presque. Car s’il est venu jusque-là c’est pour voir. La Terre brille. Le ciel est noir. La courbe de l’horizon bien nette. De la Terre vers ciel s’étend une ligne d’un bleu lumineux qui s’étage graduellement jusqu’au noir bleuté le plus profond. Mais entre ce bleu le plus foncé et le noir il distingue une zone d’un gris flou. À quoi pense l’astronaute Grissom ? À rien. Il agit. Durant les cinq minutes d’apesanteur qui lui sont allouées avant de redescendre il doit se concentrer sur ses instruments. Il effectue une série de contrôles et prend les commandes manuelles pour tester le comportement du vaisseau. Par rapport à l’entraînement il les trouve molles. À l’aide du levier, il exécute un mouvement de lacet mais va trop loin. Remettre le vaisseau dans la bonne position nécessite un délai plus important que prévu. Il est donc débordé et passe vite sur le mouvement de roulis. Après le mouvement de tangage, il bascule le vaisseau de manière à bien voir le paysage terrestre. Sous la brume des nuages il aperçoit des sortes de montagnes mais n’arrive pas à les identifier. Soudain, avec une netteté translucide, c’est bien le cap Canaveral. Il est venu pour voir. Alors il voit Meritt Island, la Banana River, l’Indian River, et peut-être West Palm Beach. Mais le vaisseau doit déjà être placé en position de rentrée. L’astronaute au prénom de poète antique enclenche les trois rétrofusées et la cabine prend la bonne inclinaison par rapport à l’axe de la Terre. Son pouls bat maintenant à cent soixante et onze. L’astronaute jette encore un coup d’œil pour tenter de voir les étoiles mais ce sont les rayons du soleil qui envahissent la cabine. La rentrée dans l’atmosphère se fait sans problème. L’astronaute ne sent pas vraiment les vibrations dues à l’accélération. Il continue de reporter au centre de contrôle les mesures de consommation électrique et de carburant. À six mille quatre cents mètres il voit le parachute de freinage se déployer. Puis les tranches orange et blanches du parachute principal. Il remarque une petite déchirure mais elle ne s’agrandit pas. La vitesse du vaisseau chute à huit mètres et demi par seconde. L’astronaute continue de lire les données sur ses instruments de contrôle et de les transmettre :

— Je vois l’eau approcher, dit-il.

La cloche de la liberté se pose sur les vagues dans un bruit sourd. Son cœur bat alors à cent trente-sept. L’impact est moins rude qu’il ne s’y attendait. Le vaisseau reste d’abord couché puis se redresse et roule dans la houle. Par bravade de pilote il a fait peindre un trait blanc en zigzag sur le corps du vaisseau en souvenir de la cloche fêlée qui avait retenti avec une sonorité mate au moment de la déclaration d’indépendance. Pour l’instant il se prépare à sortir. Il ouvre la visière de son casque, déconnecte l’alimentation en oxygène, détache le casque lui-même de sa combinaison, ôte les sangles de poitrine et de hanches, dégage le harnais qui tient ses épaules puis la sangle qui bloque ses genoux et débranche le cordon des capteurs biométriques. Mais le joint de caoutchouc du col de sa combinaison lui résiste et il le laisse en place. L’astronaute entre en liaison avec les hélicoptères de récupération alors situés à trois kilomètres deux cents. Le pilote du premier hélicoptère lui demande s’il est prêt à être treuillé. L’astronaute demande environ cinq minutes pour effectuer les quelques relevés finaux. Gêné par ses gants, il note sur un tableau au crayon gras la position des interrupteurs on-off. Quand il a fini, il signale à l’hélicoptère qu’il est prêt. Suivant la procédure, il attend que l’hélicoptère lui signifie que la capsule se trouve légèrement soulevée pour actionner le détonateur d’ouverture de la trappe. C’est à ce moment seulement qu’il devra retirer son casque et sortir. Il arme l’explosion de la trappe en dégoupillant le détonateur et patiente sur son siège. Il commence à avoir très chaud. Il s’apprête à enlever le couteau de secours fixé à la trappe, un vrai couteau tel qu’en possédaient les pionniers à l’époque de la Frontière, il pense l’emporter comme un souvenir de son exploit. Mais d’un coup c’est la trappe et ses soixante-dix boulons qui sautent d’eux-mêmes. Le bleu du ciel se découpe dans l’ouverture trapézoïdale. L’eau s’engouffre dans la cabine qui s’enfonce déjà. L’astronaute arrache son casque, agrippe le bord de l’orifice de métal, se hisse hors de l’habitacle et saute à l’eau. Mais il s’emmêle dans les courroies du réservoir de teinture verte destinée au repérage de la capsule. Il se sent tirer vers le fond avec son vaisseau. Il parvient à s’extirper et se met à nager, encombré dans sa combinaison. L’hélicoptère essaie de soulever la capsule mais elle est trop alourdie par l’eau embarquée et il lâche sa prise. En train de se débattre dans l’océan agité par les pales de l’hélicoptère, l’astronaute Grissom voit sa cloche sombrer. Conçue pourtant pour flotter, sa combinaison au col mal ajusté se remplit d’eau car il a oublié de refermer la valve d’admission de l’oxygène. En plus, dans sa poche gauche il a emporté deux rouleaux de cinquante pièces de dix cents, trois billets d’un dollar et quelques modèles réduits de la capsule en guise de cadeaux porte-bonheur à rapporter de son excursion dans l’espace. Son battement cardiaque n’est plus enregistré. La combinaison s’alourdit, les vagues le submergent, il se voit couler, il boit tasse sur tasse, il s’enfonce et suffoque, hurlant après l’hélicoptère qui ne se décide pas à lui lancer un harnais.

Au même moment, comme de jeunes dieux insouciants du procès, des événements d’Algérie et des vols dans l’espace, ils, c’est-à-dire les jeunes mariés, réfugient leur amour sur le lac pour une lune de miel faite de balades à pied – escaladant les pentes pour jouir depuis un rocher de schiste bleu turquoise, hérissé de pins, du point de vue plongeant sur la surface liquide bleue azur bordée de chênes et de hêtres, paysage doucement funèbre malgré le clair ciel d’été pommelé de nuages, qui se reflète sur l’eau, goûtant le silence balayé d’un vent léger, au milieu de la nature aussi resplendissante qu’eux – en bateau qu’ils empruntent au centre SNCF de Guerlédan, à Beau-Rivage, se laissant dériver sur leur Vaurien à fleur de l’eau noire, opaque, recelant dans ses profondeurs les secrets de villages d’Ys modernes engloutis – plus loin à vélo à la recherche de menhirs dont les énigmes archéologiques ouvrent sur d’autres dimensions que les loisirs populaires d’une base nautique aménagée en lisière d’un barrage hydroélectrique, puis quand le jour s’atténue vers la nuit en rougeoyant ils rentrent coucher à la petite maison, chez ses grands-parents à elle. Parfois, ils retournent le soir à Beau-Rivage prendre un verre avec les copains. Car c’est aussi le temps des copains. Le matin, il moud le café en écrasant les grains sous les tours de manivelle, lui apporte un bol de lait frais et la journée recommence, radieuse, se nourrissant l’un de l’autre, sans fin. Souvent, ils s’écartent du chemin, laissent tomber leurs vélos, abordent la rive, amarrent le voilier à une grosse pierre grise et glissent sous les hautes fougères, regardant le ciel à travers l’émeraude de leurs longues feuilles courbes, comme si la Terre s’était renversée d’un coup, isolés sous ce vitrail vert et bleuté qui leur fait une cabane translucide, dans la chaleur de l’été et les bruissements des insectes, elle s’ouvre à lui et lui la pénètre lentement, largement, longtemps, au plus profond du tendre.
C’est alors qu’il explose en elle et que deux cents millions s’élancent pour un voyage au long cours d’une quinzaine de centimètres, jusqu’à cette ampoule tout au fond de l’une des deux trompes. Laquelle ? La gauche ? La droite ? Pas se tromper. C’est là qu’elle attend, venue à son heure, là pour ça, en suspens, la bille ambrée. Pour l’instant mêlé à quelques centaines de rescapés, le seul, l’unique franchit la première cavité voûtée où des millions sont déjà tombés, rongés d’acide. La troupe envahissante a désormais passé le col dont le mucus s’est distendu à son approche, et même liquéfié, élargissant la voie, ouvrant de véritables canaux, retenant dans ses rets les déficients, les atypiques, les suspects d’entre les spermatozoïdes qui se glissent ensuite le long de la paroi pour une escalade aventureuse, marquant parfois une pause, des groupes entiers s’arrêtant pour s’abriter dans les cryptes encaissées de la muqueuse. Puis, conduits par une tactique indiscernable, ils reprennent leur ascension jusqu’à atteindre l’entrée du goulot qui mène à la sacro-sainte ampoule. Le lieu de rendez-vous. Faites vos jeux. Combien se sont perdus en route ? Tous hyperactifs, désordonnés, avançant en balayant follement la tête d’un côté, de l’autre, fouettant ce milieu alcalin de leur fine queue jusqu’à se placer à l’entrée du tube, en embuscade, attendant que l’ovule jaillisse de son follicule. Rien ne va plus. Alors, tous l’assaillent par vagues déferlantes, attaquant la pellicule protectrice dont la bulle ovulaire s’est vêtue en érodant sa surface par des jets d’enzymes, la forant pour percer son chemin vers son enveloppe. Un simple coup de dés qui mène, dans l’ivresse, du destin à la statistique. C’est à cet instant qu’il vainc, le seul, l’unique, l’élu, perdant sa coiffe qui se désagrège et s’éparpille en lambeaux, en même temps que sa tête où est enfermé le précieux message pénètre à grands coups dans la zone dite pellucide, suivie de son flagelle qui bat furieusement – tout cela non dénué de vis comica – cherchant à forcer l’entrée de la boule jaune, effleurant la membrane et s’y arrimant d’un coup. C’est maintenant elle, la boule, qui l’aspire et se referme en absorbant le précieux contenu tandis que lui s’accroche à l’intérieur, les deux se fondant l’un dans l’autre et rejouant à l’échelle cellulaire l’éternel et toujours unique ballet du coït. Aussitôt, la surface de l’ovule se durcit et rejette de sa cuirasse les prétendants malheureux qui disparaissent dans l’abîme.

Enfin, c’est à lui de voler. Il est le quatrième. Sur la steppe, la chaleur de l’été dissipe la rosée de la nuit. Les épaisses touffes herbeuses d’armoise et de sarriette, dans lesquelles les criquets stridulent, exhalent une odeur âpre et poivrée. C’est le début d’une grande et belle journée d’été. Lui, il est seul tout là-haut, au faîte de la fusée, vêtu de sa combinaison orange vif, sa mèche de beau gosse soviétique ramassée dans son casque blanc sur lequel se détachent en rouge les lettres CCCP, enfermé dans sa capsule nommée Vostok 2. Cap à l’est. Par le hublot, il voit les tours de montage de la fusée qui s’évasent. Seul dans sa boule de métal, à trente mètres au-dessus du tube argenté marqué BOCTOK, le cosmonaute Guerman Titov sent les millions de chevaux-vapeurs le pousser vers le ciel. La fusée semble s’immobiliser. Aucune peur. Il sait exactement vers quoi il va. La fusée tremble. Il sent peser sur lui un poids énorme. Il regarde la Terre s’éloigner, s’élargir l’horizon violemment éclairé par les rayons du soleil. Séparation. Les deux étages de la fusée se détachent dans une secousse. Il appréhende l’instant imminent où il va échapper à l’attraction. Il éprouve une euphorie mêlée d’une nostalgie irrépressible pour la planète natale. Le passage de la pesanteur à l’apesanteur se révèle pourtant insensible. Aussi infime que le passage du mot pesanteur au mot apesanteur dans la langue française. La mise sur orbite lui échappe. Il a juste l’impression de s’être retourné et d’avoir la tête en bas. Très vite il souffre de nausée. Il prend une position ramassée sur son siège et évite tout mouvement de la tête. Il a envie de vomir. Les rayons solaires l’aveuglent. Il éteint la lumière. Il ouvre le hublot de son casque. Mais Vostok 2 entre déjà dans l’ombre de la Terre. Sur l’immense ciel nocturne, les étoiles s’allument. Du fond de son cerveau lui revient le vers de Mikhaïl Lermontov :

― Et l’étoile parle à l’étoile.

Toujours gêné par le mal de l’espace, il passe en commande manuelle et effectue diverses manœuvres prévues dans son plan de vol. Chaque fois son estomac manque chavirer avec lui. C’est la nuit la plus courte. Il sort de l’ombre de la Terre. L’aube émerge suivie de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. L’aurore. La cabine est envahie d’un coup par la lumière du soleil. À l’horizon, la Terre s’ourle de bleu. Il voit les nuages. Il voit les fleuves. Il voit les montagnes. Il est toujours nauséeux. Malade comme un chien de l’espace. Au début de sa deuxième orbite, par la radio il adresse son rapport au Comité central, au gouvernement, au camarade et premier secrétaire-président :

― Je me sens bien, dit-il.

Au-dessus de l’Afrique, tachetée de vert et de jaune telle la peau d’un léopard, le cosmonaute Titov adresse un salut fraternel aux peuples qui se libèrent du joug de l’impérialisme. Il voit la mer Méditerranée. Il survole de nouveau la terre russe. Il voit ses plaines infinies, ses forêts, ses fleuves, dans un chatoiement coloré, du vert émeraude des vastes étendues agricoles du sud à la blancheur de neige de la Sibérie. Quand il commence sa troisième révolution autour de la boule bleue, il reçoit un message de Youri Gagarine :

― Je t’embrasse, mon ami, lui dit-il.

Puis il se lance dans des considérations grandiloquentes sur la gloire de la patrie. Le cosmonaute Guerman Titov  n’arrête pas de prendre des notes dans son carnet de bord. Mais qu’est-ce qu’il écrit ? La caméra transmet l’image de son visage cerclé de son casque et pris dans les lignes horizontales de la vidéo. Il sourit. Parfois son carnet, dont la couverture s’orne de la faucille et du marteau sur fond de globe terrestre, flanquées de gerbes de blé, sous l’étoile rouge et au-dessus d’un soleil levant, bouche le champ de vision. Il s’en rend compte et s’efforce de le garder sur les genoux. Par les émetteurs à transistors, deux à ondes courtes, deux à ondes ultra-courtes, et les micros fixés dans la cabine, il reporte chaque moment qui passe à l’Ingénieur Principal. Lui parvient le brouhaha de voix, de sons et de musiques qui se mêlent autour de la planète, une cacophonie qui croise une valse de Strauss, le prêche d’un pasteur américain appelant Dieu, un jazz plein de révolte, une chanson russe, et au-dessus de ce bruissement ininterrompu, le bulletin d’information qui relate son vol, l’écho de son exploit dans toutes les langues, la célébration de la victoire soviétique, comme s’il se dédoublait, à la fois ici dans l’espace et là-bas sur la Terre. À quoi pense le cosmonaute Guerman Titov ? À la libération des peuples. À Lénine. À l’anniversaire de Hiroshima. Au programme que la Pravda vient de publier et qui doit être présenté au XXIIe congrès du parti pour l’édification du communisme en U.R.S.S. : « Le communisme établit la Paix, le Travail, la Liberté, l’Égalité et le Bonheur de tous les peuples sur la Terre. » À midi, son plan de vol prévoit qu’il déjeune. Il n’a pas faim. L’estomac toujours révulsé. Mais c’est prévu au plan. Il tend la main vers la boîte de nourriture et en extrait le premier tube. Avec un haut le cœur, il le fourre dans sa bouche. Il absorbe une demi bouchée de pâte verte. Des petits pois ? Il déglutit avec peine. Le deuxième tube est pire. Pâté de foie. Il se force. Pour boisson, jus de cassis, également en tube. Des bulles s’échappent et restent en suspens comme si les baies se reconstituaient dans la cabine. Il est le premier à manger dans l’espace. Il doit manger. Mais la répulsion est plus forte et d’un coup la purée, le pâté et le jus de fruit fusent en une nappe qui s’étale dans l’habitacle, lui éclabousse le visage et s’effiloche en filaments roses, flottant par flaques avec une odeur aigre, atteignant sa petite caméra Konvas qui elle aussi flotte à portée de ses mains. Il filme la nuit. Il filme le jour. Il filme l’entrée dans l’ombre de la Terre. Il filme la sortie dans la lumière. Les étoiles. La Lune. Les nuages. Il se filme lui-même. Révolution après révolution il est pris dans une sensation d’immobilité. Ou plutôt d’éternité. Toujours barbouillé par le mal de l’espace il reprend les commandes manuelles, à seule fin de les tester. Au septième tour, après dix heures de vol, son plan prévoit qu’il dorme. Il doit dormir. Il adresse un dernier message radio, rajuste les sangles qui le retiennent à son siège et s’ordonne de dormir. Il s’effondre dans un sommeil nauséeux, entrecoupé de rêves désagréables. Il est le premier à dormir dans l’espace. Il flotte, ramassé sur lui même autant qu’il le peut, endormi dans sa cabine capitonnée de jaune qui file autour de la boule bleue à huit mille mètres par seconde, ses bras ballant dans l’air au-dessus de lui. Dans son mauvais sommeil, il se réveille par intermittence, jette un regard à son tableau de bord, vise sa position sur le globe de contrôle devant lui et lit le nombre de tours : huit, neuf, onze. Lors du dixième tour, il a vraiment dormi. Il dort même trente-cinq minutes de plus que prévu. L’équipe au sol le laisse dormir. À son réveil, le mal de l’espace s’est effacé. Il fait un peu d’exercice physique, pour autant que sa situation le permet. Sans détacher les sangles, il se soulève de son siège pour faire travailler ses abdominaux. Il stimule les différentes parties de son corps. Il lui reste encore cinq révolutions. Sans cesse il griffonne dans son carnet de bord. Tout en écrivant, il passe le dos de la main gauche sur sa joue et sens la rugosité des poils qui ont poussé. Il écrit : « J’écoute Moscou. On joue Les Soirées sur la Moskova. » Il chronomètre chaque orbite. Encore un jour. Encore une nuit. Son rasoir est resté à terre. Quatre-vingt-neuf minutes. Il noterait volontiers dans son carnet la sensation du raclement de sa barbe qui pousse. Mais non. Au dix-septième tour, dans le casque, près de son oreille, la voix de l’Ingénieur Principal lui demande de se préparer pour la rentrée. Le système de descente automatique est actionné. Les rétrofusées de Vostok 2 sont allumées et le vaisseau quitte son orbite. La boule métallique plonge en rougeoyant vers les couches denses de l’atmosphère. Symétriquement à la sensation éprouvée lors de l’ascension, le passage de l’apesanteur à la pesanteur se fait tout aussi insensiblement. La force d’accélération le colle sur le siège. Ses bras lui semblent lourds. Enfermé dans la boule de feu, il fonce vers la Terre et voit par le hublot la lueur rosée, puis rouge vermillon, puis enfin pourpre profond. Il est plaqué par la force d’accélération qui grandit jusqu’à l’écraser et déformer ses traits. Puis la sensation d’écrasement cesse. À travers la vitre réfractaire du hublot maintenant jaunie, il aperçoit un morceau de bleu. Le ciel. Le siège s’éjecte et le grand parachute orange se déploie au-dessus de lui avec un claquement sourd. Il est de nouveau pris d’un sentiment d’euphorie. Il descend lentement parmi les cumulus. Silence. Le souffle de l’air contre son corps lui procure une sensation de douceur. Il voit la Volga qui serpente. Il voit la Terre qui se rapproche. Il voit la lumière du soleil filtrer à travers les nuages. Il voit une moissonneuse jaune sale qui avance dans un champ immense, avec un petit filet de fumée à sa suite. Il voit des parcelles boisées. Il voit des pâturages avec les taches rousses des vaches. Il voit un train de marchandises et les têtes du chauffeur et du mécanicien qui le désignent du doigt. Jambes fléchies autant que sa combinaison le permet, les deux pieds bien parallèles, il se pose sur le sol et roule parmi les chaumes dans la terre noire et molle. Il se relève en chancelant et regarde autour de lui le ciel, l’horizon, les champs et il respire l’odeur de la terre et de la paille fraîche.

Alors, queue d’un côté, tête de l’autre, dans laquelle se tient cachée la moitié du plan qui doit mener à moi, car à la fin il faudra bien dire « je », le spermatozoïde se disloque dans la bulle ovulaire. Jusqu’alors stoppée dans sa maturation, elle s’apprête maintenant pour le grand brassage, tenant en réserve entre le début et la fin, dans l’implacable logique du vivant, entre mémoire et promesse, théorie de l’information et providence, les formules magiques complémentaires, celles de son ADN à elle, tandis que de son côté lui aussi se prépare à l’ineffable rencontre, la réunion des deux pièces du symbole, chacun apportant sa combinaison gagnante d’un verbe fait chair. Elle est maintenant bien imprégnée. C’est le jour 1 de la procréation. Au fond d’elle se joue une nouvelle danse d’approche. Dans la bulle transparente et granuleuse émergent les deux  proto-noyaux, le mâle et la femelle, où la chimie opère son œuvre au noir, bien en deçà de mon nom à moi, tandis qu’ils s’avancent l’un vers l’autre pour de nouvelles noces, s’enlaçant, le mâle lançant ses filets rayonnants de microtubules pour l’enserrer, elle, chacun déballant le grand jeu de ses chromosomes respectifs, formant un aster pile au centre. Une étoile. Ils se rapprochent encore, cherchent la meilleure position de manière à bien s’aligner pour l’assemblage, se débarrassant d’un coup des membranes qui les enveloppent, s’agitant, secouant leurs bâtonnets, s’emmêlant, deux se rassemblant en un – voici l’œuf ! – et se divisant aussitôt en deux, les deux premières cellules avec chacune son propre noyau. Toujours lové dans la conque ampoulaire, tout au fond, l’œuf entreprend alors un voyage de six jours le long de la trompe, avançant à coups de microcils et sous les resserrements spasmodiques du tube rose, jusqu’à la grotte de l’utérus. Simultanément, l’œuf se divise une fois, deux fois, trente fois, se durcissant à l’extérieur en une paroi qui protège les cellules internes. Au cinquième jour, préfigurant à l’échelle cellulaire la naissance annoncée, au terme de contractions violentes, l’embryon s’extraie une première fois de l’enveloppe qui l’enferme. Ce qu’il faut bien nommer « mon » embryon obéit déjà à la polarité du haut et du bas, comme si cette orientation régissait l’espèce de toute éternité, la tête et le cul à venir, ciel au-dessus, terre au-dessous. Tout œuf nécessitant un nid, quand il atteint l’utérus qui se prépare de cycle en cycle à cette arrivée, l’amas d’une trentaine de cellules que je suis désormais se loge dans la muqueuse, creusant la paroi à l’aide d’enzymes et s’y enfouissant complètement au septième jour. Un terrier. C’est alors qu’ainsi bien abrité mon embryon se constitue en deux cavités superposées, recevant à plein flots son sang à elle. Enfin, juste ce qu’il faut. Je suis alors un disque composé de deux feuillets, un dessus, un dessous, l’un dorsal, l’autre ventral, puis de trois feuillets séparés par un sillon primitif à partir duquel la chair pousse tout ensemble dans les quatre directions, les tissus et organes, à commencer par ce tube neural en ébauche de mon système nerveux central, bordé de sa crête neurale en esquisse de mon système nerveux périphérique, les futurs muscles, le futur squelette bien dans l’axe, la future peau pour emballer le tout. Une ligne. Une plaque. Un nœud. Une membrane. Une sorte de tresse ou de corde à trois torons. Bientôt le troisième feuillet prend une forme ovoïde, renflée, dont les extrémités annoncent la région céphalique en haut, la région caudale en bas, dessinant une symétrie longitudinale gauche-droite. Une véritable queue. À partir de ce sillon d’où les cellules se mettent à sourdre, se retroussant sur eux-mêmes les tissus donnent ici « nez-gorge-oreilles », là « cœur », là-bas « intestins », creusant ici-bas une dépression pour « tête ». Et au vingt-et-unième jour mon palpitant émet son premier battement. Musique.

Maintenant, dans la fraîcheur inhabituelle de cette nuit d’été, tournée vers l’est, juchée sur son char de bronze, la silhouette ailée qui représente la ville, une hampe à la main, légèrement oblique et terminée par une couronne de lauriers, alors dépouillée de la croix pattée et de l’aigle aux ailes également déployées, la couronne de lauriers dessinant un cercle parfait, tel un œilleton vide sur le ciel obscur, la personnification tirée par quatre chevaux de bronze au-dessus de la monumentale porte de pierre, d’un beige sale, au-devant de laquelle se lit sur un panneau, peint en caractères noirs sur fond blanc, le mot ACHTUNG ! suivi de la phrase en lettres plus petites Sie verlassen jetzt West-Berlin, comme chaque nuit la figure ailée fait face au soleil qui doit venir. C’est un dimanche de vacances. Le jour où les travailleurs s’en vont grattouiller leur lopin et faire la sieste à l’ombre de leur cabanon, où les jeunes se retrouvent entre copains pour écluser quelques bières et dragouiller les filles sur les rives champêtres de ce lac Wannsee dont le nom s’enroule dans les boucles du passé avec une résonance tragique, entre les deux coups de feu désespérés qui trouèrent la brume de l’aube pour emporter le poète Heinrich von Kleist et son amante Henriette Vogel et les décisions irrévocables vers la solution finale de la question juive. Mais ce sont des histoires d’avant. Pour l’heure, dans le petit matin des camions militaires déposent leurs « groupes de combat de la classe ouvrière » en treillis de toile grossière et casquettes à visière, AK-47 aux chargeurs à tambour à hauteur du ventre, qui se mettent en rang à vingt mètres en arrière de la porte de Brandebourg, tournés vers l’Ouest. Des colonnes de véhicules vert olive ont pris discrètement position dans les rues adjacentes, côté Est. Dans un sifflement métallique, les premiers rouleaux de fil de fer barbelé sont jetés et déroulés en spirale le long de la ligne imaginaire qui scinde la ville en deux. À intervalle régulier, les ouvriers réquisitionnés et les vopos, bottes de cuir noir dont la tige bâille sur le mollet, à la russe, vareuses kaki, pantalons flasques tels des culottes de cheval avachies, en décalque défraîchi des sombres uniformes qui avaient naguère semé la peste brune à travers l’Europe, pistolet au côté et calot sur la tête, les maintiennent par des chevalets de bois en x. Les moteurs des camions, les pas lourds des miliciens et des policiers, les ordres donnés trouent le silence de l’aube et se mêlent au chant des oiseaux du Tiergarten tout proche. Le soleil se lève. Des Volga noires, aux calandres chromées et munies de plaques d’immatriculation soviétiques, sillonnent les rues aux abords de la ligne de démarcation, côté Est. Les vopos patrouillent. Ils inspectent les cages d’escalier, les étages et les toits. Des policiers et des auxiliaires en civil se mêlent aux attroupements qui se forment aux stations de métro U-Bahn et du chemin de fer express S-Bahn. On ne passe plus. Avec la montée du jour, une maigre foule, hébétée, se rassemble à la porte de Brandebourg. Quelques rares policiers de l’Ouest, dans leurs uniformes bleu-vert à casquette plate, assistent impuissants à la fermeture de la frontière. Vers sept heures, une jeep avec quatre occupants, portant eux les casquettes rouges à visière noire de la police militaire britannique, se fraie un passage et stoppe à distance psychologique du rang de miliciens. Deux officiers en descendent, avancent de quelques pas, observent avec flegme les barbelés, les forces paramilitaires ainsi que les canons à eau pointés vers l’Ouest. Puis ils remontent à bord de la jeep qui braque à fond et s’en retourne là d’où elle est venue. Dans la Bernauer Straße une femme descend chercher le journal. Un instant plus tard, elle remonte sans journal, affolée :

— Ils ne laissent plus personne passer.

En bas, sous les ordres des vopos, des ouvriers commencent déjà à apporter des poteaux de béton afin de consolider la clôture. Dans un cliquètement intermittent et assourdissant, les marteaux piqueurs déchaussent les pavés. Elle comprend. Elle comprend que ce dimanche-là elle ne pourra pas aller prendre le café chez sa cousine un peu plus haut dans la rue. Ni dimanche prochain. Ni celui d’après. Jusqu’à quand ? Elle se sent prise au piège. Côté Est, aux points de passage de la Friedrichstraße, à Ostbahnhof ou sur l’Alexanderplatz, sans trop s’approcher des forces de police, des groupes angoissés grossissent. Que faire ? Côté Ouest, face à la gigantesque porte, la colère monte. Froide. À peine levés, informés par les bulletins de la RIAS qu’ils écoutent sur leurs transistors – des fois qu’ils passeraient Runaway, le tube qui traduit si bien leur envie d’ailleurs en forme d’Amérique – des jeunes descendent dans le centre sur leurs vélomoteurs, scooters ou motos et se retrouvent aux premiers rangs des badauds, manifestants et protestataires rassemblés dans une même rage. Ils brandissent le poing. Ils crient :

— Ulbricht assassin !

La police les retient en avant de la frontière. Ils voient les miliciens, les vopos, les camions citernes équipés de canons à eau, ils devinent par-delà les ouvertures de la monumentale porte les files de véhicules blindés sur Unter den Linden et peut-être même des chars. Ce qu’ils ne voulaient pas croire possible est arrivé. Sur la Potsdamer Platz les lourds rouleaux de fil de fer barbelé forment aussi d’épaisses spirales. Ici ou là les jeunes en jean-blouson-cheveux gominés coiffés en arrière soulèvent la barrière mouvante hérissée de pointes métalliques pour aider quelques-uns à s’échapper. Mais des blindés arrivent en renfort et de nouveaux barbelés doublent ou triplent la clôture. Séparés, les Berlinois apprennent déjà les gestes d’échange avec ceux de l’« autre côté ». Ils se hissent sur des chaises, agitent leurs mouchoirs. Ils restent des heures à la fenêtre et regardent les ouvriers percer au marteau piqueur des trous tous les cinq mètres, puis placer les poteaux de ciment de section carrée, au pied desquels d’autres coulent du béton, avant d’y clouer le fil de fer barbelé qui gisait jusqu’alors au sol. Ainsi le premier jour. Dans la nuit les vopos tirent sur deux individus qui tentent de traverser à la nage le canal Teltow vers le secteur américain. Ainsi le deuxième jour. Ainsi le troisième jour. Dans la Bernauer Straße dont les immeubles sont compris dans Berlin-Est mais la chaussée dans Berlin-Ouest, encouragés d’en bas par les cris des habitants du monde libre qui commence précisément là, parfois agrippés par les vopos qui tentent de les ramener par leurs manches à l’intérieur des appartements, certains fuient le paradis des travailleurs en sautant des étages dans les toiles tendues par les pompiers, tandis que les caméras et les appareils photo enregistrent le drame aussitôt retransmis tout autour de la boule bleue. Les entrées des hauts immeubles aux façades classiques sont obturées ainsi que les fenêtres des étages par les ouvriers en maillot de corps et mégot au bec, aux gestes distraits, soulevant à la truelle le ciment qu’ils puisent dans le bac d’un mouvement ample, le jetant ensuite, ou plutôt le chassant d’un coup sec le long du lit de parpaings, l’étalant et disposant une nouvelle rangée de blocs, la pâte grisâtre s’épanchant en de baveux boudins qu’ils raclent du tranchant de leur outil triangulaire. Jour après jour la séparation se faisant plus cruelle, les saluts de la main plus désespérés d’un côté l’autre du mur en train de s’ériger par plaques préfabriquées, apportées par camions entiers et juxtaposées à l’aide de grues, certains lançant des appels à leurs proches désormais prisonniers, les mains en porte-voix, de jeunes femmes en robes à fleurs imprimées, talons aiguilles et parfois un foulard clair en triangle sur la tête, le sac à main retenu par l’anse autour du bras, les hommes en costumes à pantalons étroits, les cheveux courts, portant parfois des lunettes de soleil, des femmes plus âgées, massives, fatiguées, grimpées sur des tabourets, des escabeaux et même des voitures, brandissant à bout de bras vers l’Est de jeunes enfants, pleurant dans la certitude qu’ils ne se reverront plus avant longtemps, une mère et sa fille qui se pressent les mains par-dessus l’enchevêtrement métallique sous l’œil des vopos, calot sur le crâne, tandis que l’un des trois occupants d’une Volga noire aux ailes saillantes, garée non loin de là, vitres baissées, les scrute tout en griffonnant dans un carnet, la mère et la fille se reculant, agitant leurs mouchoirs, la fille plongeant son visage en pleurs dans le carré de tissu blanc chiffonné, levant la main une dernière fois et s’éloignant sans cesser de pleurer et continuant de suivre sa mère du regard, certains saisissant l’opportunité de fuir, seuls ou par grappes de deux ou trois, comme sur une impulsion longtemps contenue, telle cette jeune fille brune en pull sombre et pantalon fuseau clair qui se jette sous les barbelés soulevés par des jeunes gens, s’ouvrant l’arcade sourcilière qui se met à saigner puis souriant au danger passé. Adossé à l’ombre de l’immeuble qui fait l’angle de la Bernauer Straße et de la Ruppiner Straße, sous son casque évasé à la soviétique, MP-41 en bandoulière, par-delà les tourbillons des fils de fer barbelé qu’il a la charge de surveiller, le jeune caporal Conrad Schumann affronte les invectives, insultes et exhortations des jeunes en jean-blouson :

— Viens avec nous ! crient-ils.

Comme dans une scène de cinéma, une camionnette de la police de l’Ouest arrive à vive allure et stoppe en faisant un demi-tour. Les portes arrière s’ouvrent. Un ou deux photographes sont là. Une caméra est là :

— Allez, viens ! insistent-ils.

Le jeune vopo hésite. Et d’un coup, profitant de l’éloignement de ses deux collègues qui patrouillent au carrefour, il prend son élan sur les quelques mètres qui le séparent des spirales acérées et saute, lançant en avant sa jambe droite bottée de cuir noir, repliant la gauche en arrière, repoussant de sa main droite la bandoulière de son arme qui tombe parmi les barbelés, le bras gauche s’écartant pour assurer l’équilibre, puis il retombe du pied gauche côté Ouest et se précipite dans le fourgon de police qui démarre en trombe.

Puis, avant l’automne ils séjournent une semaine entière à l’auberge de Tréhorenteuc. Ils se promènent dans la forêt de chênes, de bouleaux et de hêtres, parsemée d’étangs et de rochers de granit qui affleurent sur les hauteurs, où se reposer, respirer et rêver. Ils jouent. Il lui indique le ciel en levant le bras. Elle rit en regardant l’herbe qui pousse au sol. Merlin est là. La fée Viviane est là. Arthur est là. Perceval itou. Il y a des noms étranges qui conduisent plus loin que de simples noms de pays, « Brocéliande », « Val sans Retour », « Néant », « Folle Pensée ». Il lui lit des poèmes :

Je lui donne le nom
De ma première enfance
De la première fleur
Et du premier été

Ils viennent voir l’abbé Gillard dans son église à l’entrée de laquelle est écrit en lettres de fer forgé fixées sur l’arc de pierres : « La porte est en dedans ». Au portail, le curé anticonformiste a aussi accroché une enseigne de station-service Shell afin de guider les pèlerins vers Saint-Jacques de Compostelle. Aux deux frais jeunes gens comme sortis des eaux des bois, il livre quelques clés pour s’orienter dans le réseau de symboles qu’il a tissé entre α et ω, partout placés dans les peintures, vitraux et mosaïques réalisés au fil du temps sous le regard inquiet et souvent réprobateur de son évêque. Du bélier aux poissons, ils parcourent des yeux les douze signes du zodiaque, le cycle de la vie de sainte Onenne, le chemin de croix aux couleurs vives, criardes même, où sur fond de Val sans Retour se dresse à la neuvième station la fée Morgane en robe rouge, telle une Madeleine inférieure des obscures espérances. Car il existe une correspondance secrète entre les signes du zodiaque et les stations de la Passion. D’ailleurs, voici les peintures du cycle arthurien et des chevaliers de la table ronde. Chevauchant sous la futaie où le jour filtre à travers les feuilles, Yvain se précipite en cachette à la fontaine de Barenton et déclenche une tempête. Elles sont là, qui veillent dans l’ombre, avec leur fil, les trois divinités dont les noms veulent dire quelque chose comme « Devenu », « Devenant » et « Deviendra ». Tout se tient. C’est bien Joseph d’Arimathie qui a recueilli le sang du Christ et l’a rapporté dans le vase, la coupe ou quoi d’autre, à la cour du roi Arthur. Le Graal. Ses règles à elle ont cessé. Mais, s’ils sont venus à Brocéliande c’est également pour rejoindre l’un de ses copains des beaux-arts, à lui, qui a une cabane-atelier contre un bosquet de noisetiers. Ils s’y retrouvent à plusieurs et parlent et rient et parlent encore d’art et de peinture, se questionnant sur ce qu’est exactement un symbole et comment faire un tableau avec de la fougère frottée, des empreintes, un art non fait de main humaine, à la manière de Max Ernst, cherchant à faire apparaître ce qui se dissimule dans ce qui s’offre pourtant au regard, là, tout autour, il n’y a qu’à regarder, et ils parlent encore, et elle écoute, et aussi de Van Gogh et de Gauguin. Il y en a un qui rêve fort des mers du sud. Le coup de l’oreille coupée. Mais demande-t-il : « À la fin, qui a tué Van Gogh ? »

Et c’est la brutale rentrée. Institutrice stagiaire, elle prend son poste dans une petite commune du bocage. Marcillé-Raoul ça s’appelle. Drôle de nom pour un nom de pays. Triste ambiance. Maisons de schiste et grès disposées comme elles peuvent le long de deux routes départementales qui se croisent à angle droit place de l’église. L’épicerie-bar-tabac au carrefour. Le café concurrent en face. Au bout du village, une laiterie impose ses bâtiments industriels. Son logement à elle se tient à la sortie du bourg, en face du stade de football, au-dessus de la mairie-école elle-même surmontée d’une cloche laïque. Une pièce unique au premier étage avec un simple évier. Les toilettes – on dit WC – sont au fond de la cour. L’eau est tirée d’un puits. Un matin, ils arrivent là dans la 2 CV grise de son père à elle avec leurs affaires : un carton de vaisselle, une valise de linge, leurs vêtements, l’électrophone Claude Paz et Visseaux, quelques disques et quelques livres. De la ville, ils font livrer un sommier, un matelas, une table en formica et deux chaises. Comme ils savent que chaque nœud du bois renferme davantage de cris d’oiseaux que tout le cœur de la forêt, chez un brocanteur ils achètent une bonnetière et un buffet rustique. De la laiterie, ils rapportent quelques caisses de bois dont ils font des étagères. Un début dans la vie. Lui repart pour la semaine à la ville vers ses études de beaux-arts. Elle commence sa classe à l’école des garçons. Elle se sent seule. De l’autre côté de la rue se tient l’école des filles. Son institutrice, célibataire, vit à l’étage avec son père. Pas très loquaces. De toute façon elle aussi est du genre farouche. Quant au directeur de l’école, un type austère portant bouc et toujours en blouse grise, il enseigne aux grands. Elle s’occupe de la « petite classe », une vingtaine de gamins campagnards aux joues bien cirées, timides et pleins de bonne volonté. Leur spontanéité la fait rire. Le matin, elle est parfois prise de nausées. Midi et soir elle cuisine vite fait sur le camping gaz, avale un yaourt et un fruit et regagne sa classe ou bien prépare les leçons du lendemain. Elle rêve à la vie qui vient.

C’est le vingt-huitième jour de la procréation. La circulation sanguine entre elle et moi se rapproche dans le placenta, d’abord une barrière qui filtre le gaz respiratoire, l’eau, les sels minéraux, les sucres, les graisses et les protéines, la nourriture et les déchets. Jour après jour. D’horizon en horizon. Organisé de la proue à la poupe, le long du tube neural ouvert aux deux extrémités par deux béances, l’une rostrale, l’autre caudale, toutes les deux en voie de fermeture, émergent de petites bulles, les somites d’où les organes vont s’expanser. Voici maintenant les arcs branchiaux, des sillons qui se creusent dans la pâte cellulaire en préfiguration du squelette de ma face. Voici aussi la vésicule optique en brouillon d’un œil ou deux. Long de cinq millimètres, recourbé en une sorte de C, informe ou plutôt spectral, me voilà, une tête vaguement esquissée, lourde, enfermant déjà une promesse de cerveau en trois parties, pro-encéphale, mésencéphale, rhombencéphale, les membres supérieurs commençant à bourgeonner, recroquevillé autour de la boule de mon cœur qui saille. La poussée inexorable se poursuit, comme si je remontais depuis la nuit des origines vers le jour d’aujourd’hui, pourvu d’une queue et de branchies. Je suis ver ! Mollusque ! Insecte ! Poisson ! Reptile ! Moineau ! Rat ! Chien ! Ornithorynque ! Les battements de mon cœur propulsent le sang de ventricule en oreillette. Les vésicules optiques s’augmentent de placodes cristalliniennes. Comment un œil qui n’a jamais rien vu vient-il à voir ? Au trente-troisième jour de la procréation, replié sur moi-même au maximum de la courbure embryonnaire, comme un minuscule animalcule roulé dans sa queue, l’ébauche de mon cerveau se confirme et les bulles de mes membres supérieurs et inférieurs gonflent. Un pédicule se transforme en cordon ombilical qui s’allonge tandis que je flotte dans la cavité amniotique. Affluent dans la région « tête » les bourgeons auriculaires. La boule du cœur continue de battre. Tels des moufles ou des gants de boxe, mes membres supérieurs s’épanouissent en palettes. Apparaissent les trous de nez, les yeux se teintent d’un bleu celtique, les pieds forment deux protubérances lisses. Ma tête grossit, disproportionnée, mon tronc s’allonge, mes poings commencent à se fendre en doigts. Ma queue régresse. Le canal auriculaire aspire à entendre leurs voix et l’adagio d’Albinoni sur l’électrophone. Depuis la commande chromosomique, la testostérone m’oriente vers la direction masculine, délaissant le potentiel devenir femme, faisant petit à petit de mon tubercule génital un pénis, un scrotum, une prostate. La vésicule la plus antérieure du tube neural se scinde en prévision des deux hémisphères cérébraux. Le tronc s’allonge et se redresse. L’oreille externe apparaît. Les articulations du genou et de la hanche s’ébauchent. Ma queue n’est déjà plus qu’un vestige antédiluvien. La boule de mon cœur commence à rentrer dans mon torse. Lentement je me déplie. Maintenant bien dessinés, mes yeux s’écarquillent sous leurs paupières. Grosse de la moitié de mon corps, la tête au carrée barrée par l’épaisse couture d’une tresse de vaisseaux sous-cutanés, me voici monstre de Frankenstein. Nez. œil. Paupière. Oreille. Bouche. Coude. Doigts. Orteils. Encéphale. Moelle épinière. Au cinquante-sixième jour de la procréation, long de vingt-huit centimètres, je commence à bouger bras et jambes. Bientôt tenir debout. Un pied devant l’autre. Armé pour la chasse et la cueillette.

Puis, avant la mauvaise saison, ils achètent une cuisinière à charbon qui sert aussi de poêle. Ce jour-là, leurs pères à tous les deux, le mécanicien SNCF et le commissaire de police, arrivent de Rennes à Marcillé-Raoul dans la 2 CV grise et traversent le village, ladite cuisinière tenue par un sandow dépassant du coffre, jusqu’à la mairie-école à la sortie du bourg. Leur joyeuse humeur indique qu’ils ont dû s’arrêter en route. Une dernière halte à l’épicerie-bar-tabac au carrefour ? Retroussent leurs manches. Avec l’aide du jeune marié, ils montent la lourde masse de fonte émaillée à travers l’étroit escalier jusqu’à l’étage. L’un quitte sa chemise et se retrouve en maillot et casquette à carreaux qu’il relève d’un doigt, découvrant son front dégarni, transpirant fort. L’autre en fait bientôt autant. Sur son épaule tatouée, une hirondelle tient une lettre dans son bec. La cuisinière en place, il s’agit de la raccorder au conduit de cheminée. Mais où passe-t-il ? Ils calculent, supputent, sondent le mûr et tentent un premier trou. Raté. Un deuxième. Rien. Un troisième. Pas mieux. Les gravats commencent à s’accumuler. Eux à pousser des jurons. Au bout de dix à douze tentatives, face à la surface piquetée d’impacts, l’énervement monte et le doute s’étend. Après la pause casse-croûte, ils déclarent forfait et abandonnent là cette maudite cuisinière ainsi que le tas de gravats au pied de la cloison. Penauds, ils s’en retournent dans la 2 CV. À peine sont-ils partis qu’il se saisit, lui le jeune marié, du marteau et du burin et tente sa chance. Pile. Le pic passe au travers et perce la paroi dans une sensation de libération. Ils auront chaud cet hiver.

Le lundi matin il la laisse seule dans la petite mairie-école à la sortie du village, avec la chair qui pousse en elle. À pied, il parcourt les quatre kilomètres de la route qui mène au village voisin où s’arrête le car pour la ville. C’est une départementale toute droite. Très vite il a dépassé les rares maisons et se retrouve dans la campagne. Sous la lumière rasante du soleil, malgré la brume, les haies de châtaigniers, de saules, de noisetiers et de vieux têtards bosselés, hérissés des longues antennes de leurs surgeons, s’emmêlent dans un fouillis d’ocres, de verts et de rouille, ponctués ici et là du jaune pur d’une touffe d’ajoncs, comme sorti du tube. Il fait frais. Il pense au Van Gogh des tournesols. Puis à celui du Borinage. Il se demande : « Comment transformer la boue en or ? » Il marche d’un bon pas et respire à fond. La route n’en finit pas. Il se dit qu’il préfère un ciel nuageux à un ciel uniforme. Un ciel tourmenté parle davantage. Il arrive qu’un tracteur ou une voiture le dépasse. Il tend le pouce et parfois le tracteur, un Deutz ou un Massey-Ferguson, ou la voiture, une Simca, une Peugeot ou une Citroën, s’arrête. Bientôt apparaît sur la droite le clocher du village. Encore une trentaine de kilomètres dans le gros car Chausson aux formes arrondies, peint en bleu pâle et blanc crème, plein de lycéens qui regagnent leur internat. Lui rejoint son atelier à l’école des beaux-arts. Elle retrouve ses petits élèves bien élevés, ses collègues taciturnes et discrets, ses repas qu’elle prépare non plus sur le camping gaz mais sur la cuisinière à charbon, ses soirées solitaires avec son bébé dans son ventre, à préparer dans les cahiers scolaires pour son cours du lendemain les lignes de a, de b et de c, en jolies lettres anglaises et script efficace. Le jeudi, c’est elle qui marche sur la route de campagne jusqu’à la station d’autocar. À Rennes, elle assiste aux conférences de l’école normale d’institutrices, « La construction du réel chez l’enfant selon Jean Piaget » ou « Les manuels d’apprentissage de la lecture, Rémi et Colette aux éditions Magnard ». Elle en profite pour faire quelques courses et visiter sa famille. Parfois, des nausées, des vertiges, des défaillances la saisissent. Le soir, le même autocar Chausson bleu et blanc les ramènent, cette fois tous les deux – ou même deux et quelque – jusqu’au village dans le bocage. Quatre kilomètres en sens inverse dans le soleil couchant. Durant la fin de la semaine il prépare son diplôme et leur unique pièce entre cour d’école et terrain de foot se transforme en atelier de peinture, envahie par l’odeur épicée de l’huile de térébenthine, où les dessins au fusain, à peine fixés, s’alignent au pied des murs. Elle pose pour un portrait au pull bleu. Ils se promènent longuement dans la campagne à travers champs et rapportent de grands bouquets de fougère sèche, de bruyère et d’asters sauvages. Au retour, il ouvre l’électrophone et dispose le haut-parleur dans la meilleure position. Il sort l’adagio de sa pochette, le pose sur le plateau et manipule le bras avec précaution pour engager le saphir dans le sillon. Après un léger craquement, le violon s’élève dans l’air et emplit la pièce de son vol suspendu sur une promesse. Cela fait presque une demeure provisoire sous le ciel béant. Sur leur lit tout neuf ils font l’amour et remettent le disque dans le soir qui tombe.

Alors me voici fœtus. « Fœtus » ça veut dire « pas fini ». Pourtant je prends forme. C’est là que je laisse loin derrière moi les reptiles, les oiseaux et les autres mammifères, les singes, les vaches, sans parler des plantes et des cailloux. Mes yeux, désormais recouverts de leurs paupières, se rapprochent du centre de mon visage, mes oreilles se dotent de pavillons acoustiques pour diriger les sons de l’adagio, la crête de mon nez se forme et, bien calé contre la paroi utérine, je me redresse et bascule tête en bas. Relié par le cordon ombilical au placenta, cet interface organique entre elle et moi, un côté elle / un côté moi, à la fois poumon, estomac, rein, et bouclier de protection, sang rouge sombre d’un côté, sang rouge clair de l’autre. Je flotte dans la poche de liquide amniotique. Mon foie grossit. Mon intestin s’allonge. Je pisse. Ma poitrine se soulève puis s’abaisse. Ma bouche s’ouvre et se ferme. C’est la douzième semaine de la procréation seulement. Et, ô miracle, de mes lèvres à peine écloses s’esquisse une première succion.

Mais alors, tandis qu’il pleut ce soir-là sur Paris et sa banlieue, ils, c’est-à-dire eux, les femmes en foulards colorés entraînant avec elles les enfants, les filles en socquettes blanches et les garçons en costumes, bien coiffés, tous vêtus de leurs plus beaux habits, suivis des hommes en costumes-cravates, chaussures bien cirées, imperméables, les FMA, les Nordafricains, les masses musulmanes comme dit le journal, poussées hors de leurs quartiers ou bidonvilles de Nanterre, de Stains, de Gonesse, d’Issy-les-Moulineaux, de Saint-Denis, de Courbevoie, évacués par les contrôleurs du Front de libération nationale qui les fouillent afin que pas un seul n’emporte une arme, ni un canif, ni un bâton, pas même un boulon, ils descendent en flots successifs vers la ville-capitale, à pied, en métro, en voiture, en taxi ou même par l’autobus de la ligne 151 en provenance de Drancy. Depuis le rond-point de la Défense, ils affluent en tapant dans leurs mains, les femmes poussant de rares youyous, dans une rumeur sourde, criant parfois des slogans, « Algérie algérienne », une foule de peut-être dix-mille éléments ou individus ou personnes qui s’engage sur le pont de Neuilly. Ce qu’ils visent c’est l’Étoile. Nedjma. Par intermittence, le crachin grossit en pluie. Les vagues de manifestants se trouvent bloquées par le dispositif policier posté là. Dans le crachouillis des radios des cars des forces de l’ordre passent de fausses infos. « Dix policiers tués ». « Les Algériens attaquent au couteau ». Et l’implacable scénario reprend son cours là où il en était resté. Des coups de feu partent. Les gardes mobiles chargent. Frappent. Les longues matraques blanches se soulèvent et s’abattent. Beaucoup parviennent pourtant à rejoindre en métro les stations Opéra et Concorde. D’autres gardes mobiles sont là. Ils frappent. Ils tirent des coups de feu. Des Algériens s’écroulent. L’un d’entre eux se tient le bras en grimaçant, un filet sombre coulant sur sa joue, se laissant tomber de travers sur le banc, sous le cadre de faïence bleue dans lequel se détache en lettres blanches le mot CONCORDE. Le visage en sang, mains sur la tête, prenant les coups des bidules qui n’arrêtent pas de s’abattre, par paquets les Algériens sont conduits à la surface. D’autres policiers les cueillent à la sortie sur la place. Le sang gicle des têtes. Il macule les escaliers. Parqués entre des barrières métalliques ou bien tassés à terre le long de la palissade qui abrite les travaux du ministère de la marine, ils, c’est-à-dire eux, sont frappés à coups de crosse de fusil, sur le crâne, sur le visage, puis poussés dans les autobus de la RATP réquisitionnés dans l’après-midi. Une fois pleins, hérissés des coudes que les Algériens tiennent au-dessus de leurs têtes, derrière les vitres embuées et dégoulinantes, ornés sur leurs flancs d’une publicité aux couleurs acidulées « Pschitt bonbons », les cars repartent à toute vitesse, klaxon bloqué, vers les Champs-Élysées. Au pont de Clichy, des policiers jettent des Algériens dans la Seine. Contraints de faire usage de leurs armes, ils tirent. La chaussée est maculée de flaques de sang qui se mêle à la pluie. Le sang coule des rambardes. Boulevard Saint-Michel, ils s’avancent en rangs serrés, la foule fanatisée, sans banderole ni pancarte, les femmes et les enfants en avant, dans un bruissement scandé par le rythme des mains tapées en cadence, jusqu’à l’intersection du boulevard Saint-Germain où les policiers les encerclent, les chargent et frappent. Au pont Saint-Michel, pour se sauver certains se jettent dans la Seine. D’autres sont jetés. Tout cela sous l’œil de l’archange au faîte de la Sainte-Chapelle. Les blessés sont balancés dans les paniers à salade. Place Saint-Michel, les policiers chargent de nouveau. Les vitres du café le Terminus volent en éclats. Les tables et les chaises sont renversées. Les Algériens tentent de s’enfuir. Ils hurlent. Certains supplient. L’un, à genoux, se tient la tête entre les mains. Il crie. Des enfants hagards. La pluie qui mouille l’asphalte se brouille de sang. D’autres gisent à terre sans connaissance. Morts. Des chaussures, des bérets, des écharpes jonchent le sol. En les frappant, les policiers les poussent dans les autobus qui les emportent. Les Algériens courent. Les policiers les poursuivent dans les petites rues du quartier latin, la Harpe, Maître-Albert, la Huchette. Ils frappent ceux qu’ils attrapent et les abandonnent, inanimés, le long des murs ou bien affaissés, haletants, dans l’encoignure d’une porte. Sur les boulevards, à hauteur du Grand Rex, dans les éclats colorés des enseignes, sous la pluie, surveillé par deux compagnies de CRS aux fourgons noirs rangés le long du trottoir, le cortège des Algériens plus ou moins mêlé aux badauds scande des slogans en tapant dans les mains. Les uniformes sombres se fondent dans l’obscurité. Les casques et les armes accrochent la lumière. En face de la piscine Neptuna stationne un car de police. Les Algériens approchent. Le chauffeur ouvre sa portière, descend du car, dégaine son arme de poing et tire en l’air. Les autres policiers sortent du car, dégainent et tirent dans la foule qui tente de s’enfuir. Sur le trottoir, devant la terrasse du bar-tabac le Gymnase gisent sept corps. La voie est jonchée de chaussures, de bérets, de chapeaux, de vêtements qui flottent dans les flaques de sang dilué par la pluie. Des femmes courent pieds nus. Les policiers pourchassent les Algériens. Ils frappent de leurs longues matraques blanches. Les têtes saignent. Des corps gisent devant le Grand Rex. Tassés dans les phares des fourgons noirs, hagards, les Algériens appréhendés patientent sous la pluie, saignant, leurs habits du dimanche défaits et salis, les mains sur la tête, leurs imperméables ruisselant, l’eau s’infiltrant dans leurs manches et coulant le long de leurs bras, alors que les capotes luisantes vont et viennent sur le trottoir gras, le bidule traînant à terre, se soulevant parfois et frappant, avant que les cars de police les emmènent en faisant hurler leurs sirènes. Acheminés par les norias de paniers à salade et d’autocars réquisitionnés avec leurs conducteurs, ils arrivent dans la cour de la préfecture de police dite « du 19 août » en souvenir de la libération par son peuple, par lui-même, sous les fenêtres du préfet de police, Maurice Papon est son nom, au CIV ou centre d’identification de Vincennes, un ancien entrepôt de véhicules construit par les Allemands pendant la guerre, au Palais des Sports, au stade de Coubertin, ils sont débarqués, c’est-à-dire eux, les ratons, les melons, les bougnoules, suivant une cascade de noms venus enrichir la vieille langue de leurs sonorités mates, poussés entre deux haies de policiers ou de gardes mobiles auto-intitulés « comités d’accueil », qui les frappent à coups de pied, de crosse de fusil ou de matraque. Ils tombent à terre. Les suivants les piétinent. Au Palais des Sports, deux rangées de fil de fer barbelé leur tracent le chemin parsemé de bouteilles brisées. Un vrai chemin vers le ciel. Ils sont ensuite parqués, laissés à même le sol de ciment poussiéreux, parmi les fauteuils de la salle de spectacle, serrés les uns contre les autres, sans soins ou presque, sans manger, sans boire, les doigts écrasés, les côtes cassées, les crânes fracturés, pissant et chiant sous eux. Des morts gisent ça et là. Dans la nuit les Peugeot 403 grises continuent de sillonner la ville-capitale, en attrapent un ou deux ici ou là, les policiers les frappant, les abandonnant sur place, les conduisant dans les fourrés du bois de Meudon ou ailleurs, après les avoir tabassés les jetant à la Seine du côté de Gennevilliers, l’un ou l’autre parvenant quand même à nager sous l’eau, s’agrippant aux buissons de la berge, sortant à peine la tête hors du clapot, le sang ruisselant de son crâne, se retenant de claquer des dents sous la pluie qui continue de tomber, jusqu’à ce que les policiers remontent dans leur 403, voyant la fumée du tuyau d’échappement s’évaporer, les feux arrières rouges disparaître, restant là au ras de l’eau noire qui clapote, sous le ciel troué par les lumières des usines au loin, toute la nuit jusqu’à ce que le jour finisse par se lever, lent, gris, sale et froid comme l’enfer.

La tension monte maintenant dans la ville divisée. Les travaux continuent. De nouveaux segments de maçonnerie aux parpaings grossièrement joints, rehaussés par des fils de fer barbelés tendus sur des supports métalliques en Y, aux points de passage des chicanes renforcées de parois de ciment épaisses et de sacs de sable, surmontées de haut-parleurs et ponctuées de guérites, matérialisent chaque jour davantage la frontière. Loin par-dessus le mur, les chefs des deux camps se défient, depuis son bureau ovale côté Ouest le blond au sourire éclatant, John Fitzgerald Kennedy est son nom, depuis son Kremlin côté Est le paysan jovial à l’embonpoint prononcé, l’ami des cosmonautes Nikita Sergueïevitch Khrouchtchev. Lui vient de retirer du mausolée la dépouille de Staline-la-Moustache et de faire exploser plus de cinquante mégatonnes nucléaires. Au cœur de Berlin, dans la fraîcheur de l’automne, au point de passage de la Friedrichstraße dit « Charlie », à la limite des secteurs américain et soviétique, incidents et provocations se multiplient. Selon leur expression, les diplomates américains viennent « tester l’autre côté » en mettant un point d’honneur à franchir la ligne sans montrer leurs papiers. Les gardes-frontière est-allemands les exigent. Les Américains font valoir leur droit d’accès et réclament la présence d’un officier soviétique. Ils lancent des ultimatums et menacent de pénétrer de force. Ce matin-là, un officier américain s’avance dans la brume du matin. Il est suivi d’une colonne de chars Patton M-48 environnés de jeeps et de camions de transport de troupes. Dans le ciel, deux hélicoptères patrouillent. Faisant ronfler leurs moteurs, les chars s’élancent sur deux files, remplissant la rue de leur fracas et de l’odeur d’essence brûlée avant de piler à une cinquantaine de mètres du poste frontière. Les deux premiers sont équipés de lames de bulldozer au centre desquelles se détache l’étoile blanche sur fond kaki. On en reste là. À la mi-journée, cinq jeeps elles aussi frappées de l’étoile blanche, transportant chacune cinq soldats armés qui portent le casque rond entouré d’une bande blanche interrompue sur le front par les lettres MP, escortent une voiture civile qui franchit la ligne sous l’œil des vopos interloqués, avance sur deux cents mètres dans la Friedrichstraße puis fait demi-tour. Au début de l’après-midi, les chars américains se retirent. Mais le jeu continue. À plusieurs reprises des véhicules civils américains pénètrent à l’Est sous escorte militaire. À la tombée de la nuit, les gardes-frontière est-allemands braquent de forts projecteurs en direction de l’Ouest. Les Américains répliquent en allumant des phares encore plus puissants. Aveuglés, les gardes de l’Est regagnent leur poste et quelques minutes plus tard éteignent leurs projecteurs. Le lendemain matin, une colonne de trente-trois chars soviétiques T-55 stationne à quelques centaines de mètres. Dix blindés américains se tiennent sur la Friedrichstraße. À quinze heures, ils s’avancent et recommencent leur démonstration de force en pilant sur la ligne de démarcation. Leurs moteurs tournent au ralenti. Au volant d’une Ford Taunus bleue un civil américain avance entre les chicanes. Les gardes l’arrêtent pour lui demander ses papiers. Il refuse. À pied, un officier américain quitte la zone ouest, marche jusqu’au poste frontière et monte à bord de la Ford, côté passager. Tout cela en présence d’une foule curieuse, excitée, et de journalistes nerveux. La Ford fait demi-tour. L’officier américain demande à un officier est-allemand de pouvoir parler à un officier soviétique :

— Cela ne dépend pas de moi, répond l’officier est-allemand.

— Par conséquent c’est un refus, nous allons donc entrer, rétorque l’officier américain.

Et il désigne les chars qui vrombissent. Puis la Ford se retourne de nouveau et pénètre cette fois dans Berlin-Est où elle circule durant cinq minutes avant de revenir à l’Ouest. Le jeu continue. Au cours de cet après-midi-là d’autres véhicules américains entrent et sortent ainsi de Berlin-Est en refusant de se soumettre au contrôle. Le lendemain matin, dix chars soviétiques barrent la rue. En face, les blindés américains continuent de tourner au ralenti. Des hélicoptères survolent le secteur. Planqués derrière des sacs de sable, les soldats américains et russes s’observent à la jumelle. Tout au long de la nuit froide et humide les chars américains et russes se font face. Prêts à cracher le feu. Loin de là, quatre sous-marins chargés d’ogives nucléaires s’enfoncent dans la mer du Nord. Sans parler des avions ni des navires de guerre. Cette fois on est à deux doigts. Mais en coulisse, dans l’entourage du jeune chef blond de la Maison Blanche et du chef jovial déjà vieillissant dans son palais du Kremlin, s’activent les conseillers et les émissaires, jaugeant les forces, évaluant le jeu et la chandelle, finissant par désamorcer l’escalade. Pas encore pour cette fois. À dix heures trente ce samedi matin-là les chars soviétiques s’ébranlent dans des jets de fumée noire et se retirent lentement en marche arrière dans le cliquetis de leurs chenilles. Vingt minutes plus tard les chars américains font de même. La tension retombe à Check Point Charlie.

C’est alors qu’allongés sur leur lit, comme tous les futurs parents ils jouent à chercher un prénom. Ils s’affrontent en riant dans un tourbillon verbal où s’engouffrent les pères et mères, les grands-pères et grands-mères, les oncles et tantes, parrains, marraines et autres ancêtres, en s’agrippant aux branches des structures élémentaires de la parenté, convoquant aussi des modèles plus ou moins héroïques puisés à l’histoire, aux arts, aux sciences et aux lettres, toute une constellation de figures tutélaires et fantomatiques qui appellent à elles le nouveau-né. Mais qu’y a-t-il dans un prénom ? Adam. Ève. Des anges qui planent. Des déterminations funestes. Des influences bénéfiques. Quatre étés plus tôt, à Fort-la-Latte, département des Côtes-du-Nord, il a tourné en tant que figurant parmi les quelques centaines de guerriers hirsutes qui se lancent à l’assaut du château au-dessus de la mer, dans la production hollywoodienne Les Vikings. Comme s’il voulait embarquer son enfant à naître sur la légende grandiloquente d’un destin de tragédie fait de viols, de rivalités fratricides, de haines fatales et de vengeances inextinguibles sur fond de crépuscule des dieux, du nom d’un roi dont l’histoire fut transcrite par le poète à partir de scènes gravées sur un bouclier, tout-à-coup il plaisante :

— Ce sera un garçon, nous l’appellerons Ragnar !

Le prénom aussi est un bouclier. Alors, elle édulcore son fantasme en substituant deux autres syllabes, Arnauld, avec un « l » par distinction, déjà suffisamment nordique comme ça par son aigle totémique et sa vertu étymologique. Et si c’est une fille ?

Cependant, le jugement s’avance vers sa fin. Tous reviennent dans cette salle de la Maison du peuple aménagée en tribunal, isolée du doux hiver au ciel clair de Jérusalem, l’accusé anxieux dans sa cage de verre, le public revenu nombreux se pressant pour occuper les sept cents sièges, l’avocat placide, le procureur général à bec d’oiseau et sa suite. Quand la garde annonce la cour de son intonation martiale, tous se lèvent. C’est désormais aux juges de parler. De dire la sentence. Pendant deux jours ils se relaient pour lire les deux cents onze pages. Avant d’en venir aux motivations, le président annonce d’emblée le verdict : coupable. Ensuite, il cède la parole à son collègue de droite. Des heures durant, celui-ci examine une infinité de textes juridiques, rejetant une à une les objections formées par la défense sur la légitimité du tribunal à le juger, lui, citoyen d’une autre nation, ayant commis ses crimes dans une autre partie du monde, en un temps où ce pays, Israël, n’avait pas encore d’existence. Après ce long exposé de droit appuyé sur une infinité de cas, le troisième juge reprend une nouvelle fois le récit des événements ayant conduit des lois raciales à la succession des convois venus buter contre la rampe de béton finale, rappelant encore une fois les témoignages, décrivant chacun des cercles de la destruction, les parcourant de nouveau l’un après l’autre sans parvenir à les refermer, plaçant l’accusé au premier plan, retraçant sa carrière sur la toile de fond des faits tels qu’ils se sont objectivement déroulés, en trois actes 1) des lois de Nuremberg à la nuit de cristal, reconstituant son ascension au sein du « SD », son voyage en Palestine, ses succès viennois, l’émigration forcée, les spoliations 2) du début de la guerre à l’invasion de la Russie, les massacres, la concentration dans les ghettos, les déportations vers l’est et l’étendue croissante de ses attributions d’organisateur, le projet « Nizko », les réinstallations, le plan Madagascar et l’obtention de son grade d’Obertsumführer à la tête du département IV-B4 3) de la réunion dans une villa au bord de ce lac où cent trente années plus tôt le poète Heinrich von Kleist et son amie Henriette Vogel s’étaient donné la mort, jusqu’à la fin dans la nuit et le brouillard, le juge lisant :

— Nous passons maintenant dans l’ordre chronologique à l’événement central dans l’histoire de la solution finale et qui sert de point de départ à l’ensemble des événements qui suivent, c’est-à-dire la conférence de Wannsee.

Alors il revient sur le haut rang des présents, rappelle le discours de Heydrich et la mission qu’il, l’accusé, reçoit à ce moment-là au coin du feu, un verre de cognac à la main, puis il examine en détail l’exécution du plan, le fin peignage d’ouest en est, reprenant l’histoire des persécutions pays après pays jusqu’à la marche forcée de dizaines de milliers d’entre-eux depuis Budapest vers l’est, leur échange contre des marchandises, les exécutions au gaz, d’abord dans des camions, et comment il vit cela de ses propres yeux, ensuite dans des chambres spécialement aménagées, et comment il le vit aussi, le juge reprenant l’infernal récit camp après camp Bełżec Sobibór Treblinka jusqu’au terminus d’Auschwitz. Quand les juges arrivent au bout de leur lecture, il revient au procureur général de requérir la peine. Il dit :

— Je vous demande de le condamner à mort.

Alors c’est au tour de l’avocat de jeter ses derniers arguments, de faire advenir le doute, mettant en balance l’énormité inexpiable des crimes avec la dérision de prendre sa vie à lui, disant :

— L’accusé est un bouc émissaire.

C’est enfin à lui-même de parler. Debout, il lit le texte qu’il a écrit sur la petite table encombrée de livres dans sa cellule :

— Je suis déçu dans mon espoir de justice … ce fut mon malheur d’avoir été impliqué dans toutes ces atrocités … une fois de plus je voudrais répéter que je suis simplement coupable d’avoir obéi … ce sont les chefs qui sont coupables … moi aussi je suis l’une de leurs victimes … je ne suis pas le monstre que l’on fait de moi … je suis la victime d’une erreur de jugement…

Deux jours plus tard au matin, tous reviennent pour entendre le verdict. Dans sa cage de verre, le revenant du passé se tient au garde à vous, livide. Hiératiques, d’êtres de chair et d’os le président et ses assesseurs se métamorphosent en statues de pierre. Leurs visages, leurs mains, leurs toges noires au tissu légèrement moiré prennent le grain du granit. Et après un bref discours, le président prononce :

— La cour condamne Adolf Eichmann à mort.

Puis ce sont les vacances de Noël. Ses parents à elle et ses frères et sœurs passent le réveillon à la campagne, chez ses grands-parents, dans la petite maison près du lac. Ça lui fait quand même drôle, un premier réveillon sans eux. Ce soir-là, elle est donc chez ses beaux-parents, avec lui, son mari, ses beaux-frères, ses belles sœurs. C’est un Noël de famille. On mange. On boit. On rit. On s’offre des cadeaux. Un sac à main. Une cravate. Un disque trente-trois tours. La Neuvième de Beethoven. Dans un coin du salon le sapin clignote. Rouge. Vert. Jaune. Une étoile au sommet. Et déjà c’est la rentrée. Elle prend une nouvelle fois le car et refait les quatre kilomètres à pied. Les champs sont maintenant gelés. À chaque pas, un jet de buée lui sort de la bouche. Seuls le vert mat des prairies et le bronze des résineux apportent leurs vagues couleurs à la grisaille. À l’horizon, le treillis des troncs et des branches raidis dans l’hiver griffe dans tous les sens la toile plombée du ciel. Quand elle arrive dans l’unique pièce glacée au-dessus de la mairie-école, il lui faut allumer la cuisinière d’émail blanc avec une mèche de papier journal puis verser le charbon et patienter, toute emmitouflée, avant que l’air se réchauffe. Elle s’allonge dans le lit neuf, toute habillée, et s’endort les mains en corbeille autour de son ventre. Le fruit de ses entrailles. Demain, elle a rendez-vous avec sa classe de petits villageois.
Et moi je bouge. Je cogne à la porte. Je hoquette. Je m’étire. Je bâille en simulacre de respiration. Je me fais la peau. Quatre couches. Je plie les doigts. Ma bite est là, entre mes jambes. Mes gencives poussent. Je chie noir et même je pense. Enfin presque.

Alors, dans cette guerre qui ne dit pas son nom, entre les deux rives de la Méditerranée, au bord de la guerre civile, entre Français d’ici et Français de là-bas, tandis que nuit après nuit, la rage au ventre, les soldats perdus qui ne regrettent rien assassinent par plasticage et mitraillage – manquant le ministre des affaires culturelles aux grosses lunettes, André Malraux est son nom, occupé à métamorphoser les dieux, à quatre pattes parmi les milliers d’images de son musée imaginaire, dans le grand salon de la villa de style hollandais qu’il loue à Boulogne – mais blessant gravement aux yeux une petite fille qui habite là, Delphine Renard est son nom à elle, ce soir de fin d’hiver, entre dix-neuf heures trente et vingt heures, la police parisienne réprime une manifestation syndicale organisée en protestation contre les attentats de l’O A S qui frappe où elle veut quand elle veut, et tue neuf personnes au métro Charonne.

Enfin, les héros étant faits de la même étoffe que leurs rêves c’est à lui de s’élancer autour de la boule bleue grosse comme le poing. Il est le cinquième. C’est un astronaute. Donc il vise les étoiles. Assisté d’un technicien tout en blanc, alourdi par les dix kilos de son habit de lumière confectionné sur mesure, en caoutchouc néoprène et nylon recouverts d’aluminium, entravé dans ses mouvements, il s’immisce dans la cabine. Sous la trappe d’accès se lit en lettres blanches le mot Friendship barré du chiffre 7 en rouge. Sept pour les sept astronautes du programme Mercury. Sur la coque de titane noir s’étalent les majuscules également blanches du nom UNITED STATES. La bannière étoilée peinte suit les reliefs de la coque. L’astronaute vient se loger, sur le dos, dans le siège moulé à sa taille. Lui, c’est John Herschel Glenn Jr. – Glenn le lumineux – au deuxième prénom prédestiné d’astronome, Herschel, un autre cueilleur d’étoiles. Lui aussi y va pour voir. À la rencontre de tout. Il est maintenant sanglé, à l’abri dans sa combinaison alimentée en oxygène. Les mains qui vont et viennent autour de lui dans le minuscule habitacle se retirent, s’agitent en signe d’au-revoir et la trappe se referme. Il est seul. Lors de la fixation de la trappe, l’un des soixante-dix boulons cède et durant son remplacement le compte à rebours est interrompu. Là-haut, à plus de vingt mètres au-dessus du lanceur Atlas, cool, il passe sa check-list en revue. Il n’a pas peur. Il pense : « Contre la peur, le meilleur antidote c’est la connaissance. Bien connaître son truc. » Après quarante-deux minutes d’interruption, le compte à rebours reprend. Les croisillons rouges de la tour de lancement s’éloignent. Par le périscope placé sous le tableau de bord, au niveau de ses jambes, il voit le cap Canaveral. Il regarde la mer. La plage. Silence. Il sent sous lui l’énorme carcasse de ferraille qui oscille légèrement. À travers tout le pays, face aux écrans bleutés cent millions de paires d’yeux sont fixés sur lui. Le compte à rebours est de nouveau stoppé vingt-cinq minutes car la valve d’admission de l’oxygène liquide nécessite une intervention. Pendant que le réservoir se remplit il entend comme des plaintes aiguës parcourir les parois de tôle. Par le hublot il voit l’oxygène liquide s’épancher en filaments blancs. Le compte à rebours continue de s’égrener dans les écouteurs de son casque. À zéro, loin en bas il sent la puissance des moteurs qui s’allument en secouant le vaisseau qui se soulève, s’arrache, s’inclinant bientôt en lui laissant voir l’horizon qui bascule devant lui. Avec l’accroissement de la force d’accélération, pendant une minute environ, l’habitacle se met à vibrer de plus en plus. Le grondement des moteurs lui parvient comme assourdi. La force g le plaque contre son siège. Puis les vibrations s’atténuent. Il s’expulse de l’attraction maternelle de la Terre. Après deux minutes et dix secondes de vol, les moteurs du booster sont coupés puis largués. La vitesse chute brusquement. Par le hublot, l’astronaute voit passer une nappe de fumée blanche. Il pense d’abord que c’est la tourelle de secours coiffant sa cabine qui vient de s’éjecter. Mais non. À ce moment le vaisseau pique légèrement du nez ce qui lui permet d’apercevoir la voûte nuageuse jusqu’à l’horizon. Vingt secondes plus tard, il voit cette tourelle devenue inutile s’éjecter pour de bon. La fumée blanche devait provenir des moteurs largués. Le vaisseau se redresse et il perd l’horizon. Le ciel lui apparaît d’un noir intense. La fusée reprend sa course en hauteur durant trois minutes environ et la force d’accélération s’accroît de nouveau. L’oppression n’annihile aucunement ses capacités et il continue de rapporter chaque instant qui passe au centre de contrôle. Juste avant la fin du vol propulsé, vidé de son kérosène et de son oxygène liquide, le long tube de la fusée désormais creux se met à osciller. L’astronaute éprouve la sensation de rebondir à l’extrémité d’un plongeoir. Au moment où le moteur de propulsion est coupé, après cinq minutes vingt-quatre secondes de vol, il se sent brutalement basculé en avant. Puis, il entend nettement la forte détonation lors de la séparation d’Atlas et de la capsule. Il ressent aussi la poussée des petits propulseurs qui l’écarte de la fusée. Puis la capsule se retourne, bouclier thermique en avant, le nez légèrement incliné vers le bas, dans la position adéquate à sa mise en orbite. Par le hublot, durant six à sept minutes l’astronaute voit dériver vers la Terre le tube blanc des réservoirs abandonnés. Avec une euphorie davantage désirée que réellement éprouvée, avec même une pointe de déception, lui aussi découvre l’apesanteur sans ressentir vraiment la transition. Friendship 7 entame sa première orbite. Il dit :

— La vue est superbe !

Il traverse l’océan Atlantique. Survole les Canaries. Au-dessus du Nigeria, il reçoit l’ordre d’allumer ses propulseurs et teste les commandes du vaisseau en exécutant les gestes mille fois répétés dans le simulateur de vol. Loin en bas il aperçoit une tempête de sable sur le Sahara. De la main droite, il actionne les petits moteurs-fusées et essaie les mouvements de roulis, lacet, tangage. De la main gauche, il appuie sur les boutons correspondants ROLL YAW PITCH. Puis il revient en contrôle automatique. Assis bien droit, dos au sens de la marche, tourné vers l’Ouest, la Terre lui apparaît lumineuse, l’horizon se découpant nettement sur fond de ciel sombre. Sa cabine est inondée par la lumière blanche et aveuglante du soleil. Puis, au-dessus de l’océan Indien, il observe son premier coucher et dit :

— C’est beau.

Bordé de nappes orange et bleues qui vont en s’amenuisant, parfaitement rond, le soleil descend lentement sur l’horizon qui brille violemment. La lumière baisse. Quand il disparaît complètement, une bande lumineuse s’étale d’un coup et l’ombre recouvre la Terre. L’horizon se teinte d’orange vif puis de rouge foncé et s’assombrit graduellement avant de fondre dans les bleus profonds et le noir. Le contour terrestre se redessine sur fond d’étoiles et la Lune s’élève dans son dos. Toutes les demi-heures environ, l’astronaute effectue des mouvements de la tête pour vérifier si l’apesanteur occasionne des nausées ou des vertiges. Il la bouge latéralement et verticalement, reproduisant en quelque sorte les mouvements de roulis, lacet et tangage, d’abord doucement puis de plus en plus fort. Il ne ressent aucun malaise. Au-dessus de l’océan Indien, la masse nuageuse l’empêche de voir la fusée lancée vers lui à titre d’expérience d’observation par un navire de suivi. S’enfonçant toujours dans la nuit, il aborde la côte australienne. Une guirlande de lumières indique la présence de villes. Il entre en contact radio avec son collègue astronaute, Gordon Cooper, qui l’attend à la station de Muchea.

— La journée a été courte, dit Glenn.

Puis il ajoute :

— La plus courte que j’ai jamais connue.

Le vaisseau survole l’Australie puis l’océan Pacifique. Après quarante-cinq minutes de nuit, les premières lueurs du soleil qui se lève dans son dos lui parviennent dans le périscope. La bande bleue de l’horizon s’illumine et le soleil monte, rouge vif. Il lève les yeux pour se concentrer un instant sur ses instruments de vol. Relevant la tête, il jette un coup d’œil par le hublot et remarque des milliers de billes ambrées, luminescentes, aux reflets verdâtres, qui tourbillonnent tout autour de la capsule. Elles s’écoulent lentement de l’avant vers l’arrière de l’habitacle, flottent devant le hublot, certaines se déplaçant verticalement, puis disparaissent. L’astronaute n’a jamais rien vu de pareil. Il a l’impression d’avancer dans un pré sur lequel un sort aurait suspendu des milliers de lucioles. Le phénomène dure environ quatre minutes et s’estompe avec le lever complet du soleil. Comme il franchit la côte pacifique de l’Amérique du Nord, l’un des propulseurs présente une défaillance et fait légèrement dévier le vaisseau. À la fin de la première orbite, l’astronaute doit donc reprendre le contrôle manuel et ramener Friendship 7 à la bonne attitude. Une vingtaine de minutes plus tard, le propulseur recommence à fonctionner correctement et l’astronaute revient en mode automatique. Mais après un court moment c’est un autre propulseur qui se dérègle. Il reprend alors le contrôle manuel et garde ce mode de correction d’attitude, se basant sur l’horizon, presque continûment jusqu’à la fin de son vol. Ces problèmes de stabilisation obligent à renoncer à la liaison radio prévue avec le chef de l’État, John Fitzgerald Kennedy. Friendship 7 dépasse cap Canaveral et s’éloigne de nouveau au-dessus de l’océan Atlantique. La Terre se cache derrière son enveloppe de nuages. Quand il vise l’horizon, le ciel d’un noir lisse contraste avec la brillance éclatante de la planète bleue et blanche. Il distingue le moutonnement des cumulus, la grisaille des stratus, l’effilochage des cirrus et saisit la caméra qui flotte à portée de sa main gantée pour rapporter tout ce qu’il voit sous forme de vues panoramiques. Lui-même est filmé par une caméra automatique qui lui fait face. Pour la deuxième fois il traverse l’océan Atlantique, gardant manuellement le vaisseau dans la bonne attitude et accomplissant les différentes taches du plan de vol. Il connaît son deuxième coucher de soleil et s’enfonce dans la nuit au-dessus de l’Afrique. La température de sa combinaison lui semble anormalement élevée. Pour la deuxième fois il survole l’océan Indien. Soudain, il reçoit l’instruction de vérifier que l’interrupteur de déploiement du sac d’amerrissage est bien placé en position off. Pourquoi ? Il se retient de poser la question. Cependant, le doute s’insinue quand les stations de suivi lui demandent l’une après l’autre de confirmer que cet interrupteur est bien en position off. Y aurait-il un problème avec le bouclier thermique ? Pour la deuxième fois l’expérience d’observation programmée avec le navire de suite échoue. En mer la météo est mauvaise. Le lâcher de ballons prévu est remplacé par un tir de fusées mais l’astronaute ne les voit pas. En revanche il distingue nettement les éclairs des orages qui clignotent comme des ampoules électriques entre les nuages. Il n’a toujours pas tenté de remédier à la chaleur excessive de sa combinaison. Il essaie donc de la régler mais comme il approche de l’Australie, un voyant indique que l’humidité de la cabine est devenue trop élevée. Jusqu’à la fin du vol il doit donc équilibrer chaleur de sa combinaison et humidité extérieure. Puis la station de suivi redemande confirmation que l’interrupteur est bien en position off. À la question de savoir s’il a entendu un bruit de choc lors des manœuvres précédentes il répond non. Mais que cherchent-ils au juste ? Un autre voyant indique qu’il consomme trop de carburant. La correction manuelle des propulseurs en use davantage que le mode automatique. Pour l’économiser, le centre de contrôle lui demande de laisser le vaisseau dévier. Parmi ses tâches, il réalise pour les astronomes quelques vues spectrographiques des étoiles de la ceinture d’Orion. Alors qu’il fait quelques exercices en tirant sur un extenseur, comme le lui enjoint son plan de vol, au-dessus de l’océan Pacifique le soleil se lève de nouveau dans son dos. Il voit la lumière jaillir sur la surface du périscope. Cela fait maintenant deux heures quarante-trois minutes qu’il a quitté la Terre. Le phénomène des particules luminescentes tourbillonnant autour de la capsule se reproduit. Afin de ne pas trop dévier de son axe il contrôle toujours manuellement l’attitude du vaisseau. Ce dernier continue de consommer plus de carburant qu’en mode automatique. Il fait maintenant grand jour. Au-dessus des États-Unis les nuages s’écartent et l’astronaute voit les étendues terreuses du désert autour d’El Paso, il voit la Nouvelle-Orléans et il voit les rivières et il voit les lacs, le delta du Mississippi et puis le gulf Stream et l’eau d’un bleu dense, il voit même briller le minuscule v du sillage d’un navire. La capsule entame sa troisième orbite. Vingt minutes plus tard il connaît son troisième coucher de soleil et aborde de nouveau la nuit du continent africain. Au survol de l’océan Indien, la couverture nuageuse est toujours aussi épaisse et le navire de suite renonce à envoyer vers lui quelque objet que ce soit. Au-dessus du Pacifique il observe de nouveau le lever du soleil, de face et à travers le hublot cette fois, car il a retourné le vaisseau. Les particules jaunes sont de nouveau au rendez-vous. Mais bientôt la station de suivi de Hawaï revient sur la question du sac d’amerrissage en lui demandant de placer l’interrupteur de déploiement en position automatique. Il s’agit d’un test. Si le voyant correspondant s’allume, le vaisseau devra rentrer en conservant le bloc des rétrofusées arrimé au bouclier thermique. Le voyant ne s’allume pas. Soit. Glenn se prépare à quitter son orbite. Un peu plus tard, moins d’une minute avant qu’il n’allume les rétrofusées, il entend son collègue, Walter Shirra, de la station de Hawaï, lui demander de conserver le bloc des rétrofusées jusqu’à ce qu’il soit au-dessus du Texas. Puis Shirra relaie le compte à rebours du centre de contrôle. Glenn corrige manuellement l’angle de rentrée. Il appuie sur l’interrupteur d’allumage des rétrofusées. À cinq secondes d’intervalle, il entend chacune des trois mises à feu suivies d’un freinage qui lui donne l’impression de reculer. Friendship 7 perd de l’altitude et glisse en direction du continent américain vers son point d’amerrissage dans l’océan Atlantique. L’astronaute garde la visière de son casque ouverte. De la station du Texas, il reçoit l’instruction de conserver le bloc des rétrofusées jusqu’à ce que l’accéléromètre indique 1,5 g. Il survole le cap Canaveral d’où un autre astronaute, Alan Shepard, lui demande de rétracter manuellement le périscope. Il va maintenant réintégrer l’atmosphère terrestre. Il entend Shepard lui demander de conserver le bloc des rétrofusées. Il comprend alors que l’équipe du centre de contrôle envisage une perte du bouclier thermique. La conséquence, il la connaît. La connaissance. Telle est l’antidote contre la peur. Garder le bloc arrimé pourra maintenir le bouclier en place. Éventuellement. La capsule chute désormais dans l’atmosphère, il entend quelque chose frotter contre la paroi et dit :

— C’est une vraie boule de feu dehors.

Puis, durant plusieurs minutes, la communication est interrompue à cause de l’ionisation autour du vaisseau. Il est seul. L’astronaute voit flotter devant le hublot une sangle de retenue des rétrofusées ayant brûlé lors de la rentrée. Le vaisseau affronte maintenant sa chaleur la plus intense. Le hublot est envahi d’une couleur orange éclatante. L’astronaute voit passer des fragments enflammés. Le bouclier en train de se désintégrer ? Mais non. Des morceaux des rétrofusées. Une fois passée la zone de décélération maximale, Friendship 7 commence à osciller de part et d’autre de son axe longitudinal et l’astronaute éprouve la sensation d’une feuille dégringolant dans le ciel. Il ne peut plus contrôler manuellement le vaisseau. Il commence à faire très chaud. Il active le système d’amortissement auxiliaire. La capsule se stabilise. Le combustible des réservoirs baisse. Il se demande si la capsule va conserver sa stabilité jusqu’au point de déploiement du parachute de freinage. Or, les oscillations reprennent. Il décide donc de déployer le parachute de freinage mais, précédant sa commande manuelle, celui-ci se déclenche tout seul. Il fait extrêmement chaud. Il transpire abondamment. Le périscope est de nouveau sorti et utilisable. Cependant, malgré les matières carbonisées qui l’obscurcissent il essaie plutôt de regarder par le hublot. Le vaisseau continue de descendre, freiné par son parachute. L’antenne est ressortie. Il aperçoit la vaste corolle orange et blanche du parachute principal qui se déploie dans une secousse. Avant l’impact il débranche toutes les connexions de sa combinaison. Le centre de contrôle lui ordonne de larguer manuellement le sac d’amerrissage. Il bascule l’interrupteur et le voyant de confirmation passe au vert. Il perçoit le bruit sourd du bouclier et du sac d’amerrissage qui tombent à un peu plus d’un mètre sous la capsule. Il se tient prêt pour une sortie d’urgence. Le vaisseau atteint la surface de l’océan. Du destroyer Noa lui parvient le message qu’il est bien localisé et qu’on vient le chercher. L’astronaute reste sur son siège et essaie de garder son calme. La température ne baisse pas. L’humidité non plus. Il transpire abondamment. Dix-sept minutes plus tard le navire est sur lui et hisse la capsule qui cogne contre son bord. Quand elle repose sur le pont, l’astronaute décide de faire sauter la trappe latérale. Par la radio, il demande à l’équipage du navire de se reculer puis heurte le détonateur avec le dos de la main. À cause de la détente, le détonateur lui blesse les doigts à travers le gant. La trappe saute avec une forte détonation et l’astronaute s’extrait de la cabine en disant :

— Il fait chaud là-dedans.

C’est alors que, bien à l’abri dans l’enveloppe matricielle, ma peau jusqu’alors plissée et translucide se couvre d’un vernis cireux, blanchâtre. Je suce mes doigts. Je bois le liquide. Mes cheveux et mes ongles poussent. Mes os aussi, leurs extrémités pivotent dans leurs capsules cartilagineuses, mes muscles gonflent. Je me couvre même des pieds à la tête d’un fin duvet. Mes paupières se bordent de cils blonds. J’ouvre les yeux dans le noir. Je les referme. Noir extérieur. Noir intérieur. Aux environs de la trente-troisième semaine de la procréation, quand j’entends leurs voix venues d’au-delà je gigote et tambourine à la paroi. Je ris. Puis je dors. Je rêve. À quoi ? Que je marche.