Sous le titre Leningrad Saint-Pétersbourg 1991 une disparition, voici une étonnante capsule temporelle en images, remontée du point exact où la ville de Leningrad basculait dans son destin retrouvé de Saint-Pétersbourg, prise dans l’implacable trajectoire qui mène jusqu’à aujourd’hui. Son argument ? Trente-cinq vues prises par Wilfrid Rouff, artiste photographe conceptuel tous azimuts, au 24 X 36 couleur, le 4 avril 1991 ‒ jour de neige ‒ lors d’une déambulation dans l’île Vassilievski et sur les quais de la Neva. Les trente-cinq photographies déclenchées à l’écoute de la ville et des vivants qui la peuplaient ce jour-là, sous l’impulsion du corps davantage qu’en œil documentaire, obéissent à l’ordre de leurs profonds noirs veloutés, des rouges éteints, des blancs poudreux, troués de visages, de silhouettes et de gestes. Des rencontres. Trente-cinq photos et non trente-six comme attendu du développement du film standard d’alors : la huitième manque, sa présence en rectangle blanc sur fond blanc figure ladite disparition, sous le numéro 8 heureusement couché en ∞. L’infini de la liberté absente. S’adjoignent à ces trente-six brèves poses trente-six proses courtes du poète et traducteur Valéry Kislov, strictement calibrées à huit lignes, en russe traduit par Paul Lequesne. Autant de bulles de mémoire remontées du gargouillis du temps trente-cinq ans après, où l’histoire affleure sur la sensation intime : « Dans ma ville, il y a toujours eu beaucoup de militaires et jamais assez d’ambulances » note-t-il. « En dix-huit mois, durant la Grande terreur stalinienne, quarante mille personne dans ma ville furent exécutées » rappelle-t-il aussi en tournant autour de l’image à jamais engloutie celle-là ‒ carré noir sur fond noir ‒ au cœur de ce livre conçu par l’homme orchestre des rencontres et éditeur Pascal Letellier. Pourtant, ce sont des bouffées de présence que ces images retrouvées, car dans l’interstice entre la fin de l’homme rouge et l’avènement du boursicoteur universel, il y avait du rock, des cassettes qu’on se passait, des revues qui rouvraient grand la poésie et quelque chose comme de l’espérance. Et ça se voit dans la neige sale et les sourires de ce jour d’avril. Et après ? Le 12 juin 1991, les habitants de Leningrad décidèrent par référendum de rétablir le nom de Saint-Pétersbourg. Et maintenant ? À l’heure où l’histoire n’en finit pas de repasser ses mêmes plats amers, ces images déclenchées au bruit du temps montrent qu’« à l’époque il y avait quelque chose en plus. » Mais quoi ? On ne le sait pas mais on le sent très bien.
Leningrad Saint-Pétersbourg 1991 une disparition, photographies de Wilfrid Rouff, textes de Valéry Kislov, traduction de Paul Lequesne, conception et réalisation de Pascal Letellier, éditions Coprah, Paris, 2025.