L’enfant et la mer – épisode 4 « Le retour du Cargo »

Souviens-toi du cargo de ce jour-là, sur la baie de Wevak où tu étais arrivé à bord d’un Cessna tout blanc, au loin sur l’eau sa coque de métal rouillé se tenait immobile, à l’ancre entre ciel et mer, dans le scintillement des vaguelettes, un navire en bout de course, échoué là au milieu de tout ce bleu bordé de plages à palmiers, un vaisseau dont les flancs avaient jadis, dans la conflagration de l’envahissement des mondes d’avant par la civilisation, déversé le flot de ses richesses que les blancs – ne leur dites pas que Jésus est de retour ! – obtenaient si facilement à l’aide de papiers colorés appelés billets de banque : des armes aussi étonnantes que des fusils à l’acier bleuté, des haches au fer sans tache, des boîtes de conserve qui étincelaient au soleil avant de cracher sans fin leur ration de singe, des sacs de riz que personne n’avait jamais planté, récolté, ni fait sécher, des chemises de toile kaki, à poches de poitrine, des pantalons prêts à être enfilés et comme tombés du ciel, toutes ces richesses si lumineuses, si parfaites, sorties génération après génération des malles des marins, clous, miroirs, perles de verre ; des ventres des bateaux, montres, sacs de ciment, phonographes ; des soutes des avions, glacières, ciseaux, tubes d’aspirine, tous ces objets lointains, inaccessibles, interdits, que les blancs prétendaient avoir façonnés de leurs mains – les menteurs ! – qu’ils avaient plutôt volés aux ancêtres partis de l’autre côté de la terre, Nathirikauholi et Nakausamhania étaient leurs noms, et qu’ils allaient, les ancêtres, rapporter au jour de justice à bord de l’arche de Noé, il suffisait de patienter dans le culte du Cargo, les yeux au large, en chantant, en dansant, en baisant, en égorgeant quelques cochons, pâles de préférence, en les mangeant, puis en s’asseyant par terre – nous avons assez obéi et nous sommes fatigués ! – en refus de travailler pour les planteurs, en envoyant les soldats de Dieu et les anges exterminateurs militer pour leur retour comme il est écrit dans le livre et la gazette Tuka à la page de Daniel, il finira par accoster sur notre île des bienheureux, le sauveur, car eux, les blancs, ils foncent à tombeau ouvert vers le jugement dernier, tandis que nous, les natifs, nous attendons son retour, accompagné des ancêtres, à bord du vaisseau céleste, dans le trouble de saisir la promesse dérobée de l’espérance et que juste au-delà de la barrière de récifs la mer s’ouvre en deux et que nous rentrions enfin au jardin d’Éden, même par la porte de derrière.

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