Les mots de la fin

Dans la compagnie de Victor Segalen en voie de basculer dans l’au-delà, mais aussi dans l’actualité de la parution du livre de l’ami Jean Galard, La Mort, mais comme en peinture, me revient en mémoire la collection esquissée de quelques mots ultimes d’écrivains au moment de trépasser. L’absence de tout mot laissé par Segalen renforce le mystère lié à son décès dans la forêt du Huelgoat, le 21 mai 1919 : mort seul, accidentellement, sans papier ni crayon sur lui pour écrire un « dernier mot », il est parti dans le plus complet silence. En revanche, l’un de ses doubles fantasmatiques, Arthur Rimbaud, a été veillé au long de son agonie par sa sœur Isabelle, à l’hôpital de la Conception, à Marseille. Les derniers mots du poète de la liberté libre, dictés dans le délire final, s’adressent au directeur des Messageries Maritimes : « Dites-moi à quelle heure je dois être transporté à bord. » Rimbaud, toujours prêt à décamper ! La demande résonne étrangement avec le vœu adressé au « vieux capitaine » par Baudelaire à la fin de son Voyage.
La « belle mort » fut longtemps un topos religieux, désormais converti en thème esthétique. Souvenons-nous ainsi des derniers instants d’Anton Tchékhov, dans la nuit du 15 juillet 1904, à la station thermale de Badenweiler, en Allemagne, après avoir partagé un verre de champagne avec son épouse, l’actrice Olga Knipper : « Ich sterbe… » constate-t-il en allemand, avant d’ajouter en russe : « cela fait longtemps que je n’ai plus bu du champagne… » Une théorie donne pour origine de l’art théâtral le désir de faire revenir les morts à la vie, le temps d’agiter quelques spectres sur la scène. Mais le théâtre de Tchékhov intensifie dramatiquement cette hypothèse jusqu’à l’inverser : face aux personnages de La Cerisaie, d’Oncle Vania ou de La Mouette, ce sont nous les spectateurs immobiles dans le noir de la salle qui sommes des morts regardant depuis l’au-delà ce que fut la vie. Et c’est pourquoi nous ressentons avec une terrible nostalgie le désir de revenir parmi tous ces personnages dans la lumière.
Par parenthèse, on rapprochera le mot prêté à Goethe : « Mehr Licht ! Mehr Licht ! » de celui de Marcel Proust s’adressant à Céleste Albaret, sa gouvernante : « N’éteignez pas la lumière… » Du côté des philosophes, on notera la conformité de leurs énoncés ultimes avec la sagesse professée par leur discipline, d’Emmanuel Kant déclarant avec satisfaction « Es ist gut…. », à Henri Bergson quittant l’amphithéâtre de l’existence en concluant : « Il est cinq heures, le cours est terminé. »
Laissons-là en suspens cet échantillon provisoire en nous disant : tant que des « mots de la fin » continueront ainsi de jaillir sur les lèvres des vivants en train de passer de l’autre côté, ce sera toujours pour redire que « la fin des mots » peut encore attendre.

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