La France au bout de son rouleau

Penche-toi encore une fois sur les entrailles du général, car c’est déjà Sétif-Guelma. Salue le de Gaulle, juche-toi sur ses épaules et fais-toi une certaine idée à l’écoute de sa voix dénuée de tout ambage, râpeuse, aux accents de caverne prophétique :

— Le communisme passera. Mais la France passera pas.

L’heure pourtant est au charbon. Aux 75 000 fusillés. Au premier parti. Au rideau de fer. À la soupe. Alors, il préfère la traversée du désert. Pendant ce temps, entre sécu et baby-boom, de Madagascar à l’Indo, l’affligeant trophée colonial ressort du placard. Le site d’Alésia de Diên Biên Phu, idéalement adapté à la tactique de Vercingétorix du général en chef Navarre, se révèle une véritable souricière pour lui-même, maintenant qu’il n’en contrôle plus la périphérie. Quand les victoires ont les hanches trop lourdes il ne faut pas leur prêter son maigre flanc. Ratissage, peigne fin, casbah. C’est à la gégène que la question interroge l’universel qui nous est consubstantiel. Au 13 mai, il ramène dans l’étrange lucarne son long et lourd portrait de gargouille décrochée de Notre-Dame :

— Je vous ai compris !

Passent pourtant la paix des braves, la semaine des barricades et le quarteron, les jetés à la Seine du 17 octobre, les étouffés de Charonne, la valise ou le cercueil, passe même par les armes le chef du Petit-Clamart, dans la prorogation des occasions perdues qui ne se retrouvent jamais. Son nom de code est Charlotte Corday. Les bombes Gerboises de la grandeur, la bleue, la blanche, la rouge, éclatent au désert, après quoi l’on décroche du mur de la classe la carte aux taches roses. Expansion. Glorieuses. Force de frappe. Avec sa chaise vide, son machin et son volapük intégré, il nous rabougrit l’hexagone, le général, alors que le Concorde s’envole au masculin dans le ciel supersonique. Sur la terre, on communie dans la trinité Bagnole, Télé, Frigo. On est cinquante millions faut dire. Moins les morts de la sécurité routière. Pour conjurer le fond de l’air qui souffle en rouge sur le joli mois, face au « CRS SS » il hasarde la rémanence de l’antique substantif « chienlit ». Le dimanche, Georges Marchais écoute en famille du Beethoven dans son pavillon de Champigny. I.G.V., D.S.T., A.N.P.E., on en a bien des problèmes de société. Et c’est au tour de l’autre Georges, le Pompidou, le sourcilleux lettré à la lèvre tombante, de causer dans le poste. Puis, le destin nous frappe sous l’espèce d’un choc pétrolier. Ferment les mines de charbon, de fer, les hauts-fourneaux, les laminoirs, les tréfileries. Dans les cités ouvrières vidées, seuls les chats se prélassent au soleil sur le rebord des fenêtres de brique. Accoudé au bar, le chômeur de masse attend que son demi se vide. Dans les allées du pouvoir, on compte les diamants du cousin d’Afrique, on compte les victimes de la rue Copernic, on compte les coups de Mitterrand le machiavélique. À défaut de supprimer la mort, on abolit sa peine. Le tournant de la rigueur croise la marche des beurs. Et après ? Telle ma France. Du verbe du grand Charles à la prose du Houellebecq, contre les mortelles épreuves ne gardes-tu point cet éternel trésor d’ironie ? Voilà ton style. Tu l’entends, dis, tu l’entends encore la lourde chronique toute de latin mâtinée, au long des cent mille vers mordorés dans ton clairon déserté ? Et si tu pouvais une bonne fois répudier ce mauvais franglouze qui gangrène les brefs que t’égraines de ton comptoir entre la cibiche que tu grilles et la mousse que t’écluses. Rends-toi compte : le « on » surpasse désormais le « nous ». Ici s’écrie pour la dernière fois ton nom singulier. C’est pourtant bien ce mot insensé qui sourdement monte du cœur de ta foule le 11 janvier 2015 : liberté ! liberté ! liberté !

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