Sous l’écriture la poésie

« Avant l’imprimerie, la réforme n’eût été qu’un schisme, l’imprimerie la fait révolution. Ôtez la presse, l’hérésie est énervée. Que ce soit fatal ou providentiel, Gutenberg est le précurseur de Luther. »
Victor Hugo, Notre-Dame de Paris, livre V, chapitre II « Ceci tuera cela »

Il est possible que le régime multimédia d’information électronique actuel ‒ mêlant voix, vidéo, texte, musique, etc. ‒ finisse par recouvrir entièrement l’écriture d’avant ‒ celle des livres, revues, journaux, documentation technique, archives administratives, correspondances, etc. ‒ et ne l’enfouisse dans l’oubli. Au mieux pourrait-elle survivre comme souvenir patrimonial. Avec la montée en puissance des techniques électro-magnétiques, exponentielle depuis 1945, l’écrit imprimé a vu sa suprématie historique successivement érodée sous les vagues du cinéma, de la radio, de la télévision et de l’informatique, jusqu’à ses dernières avancées dites d’« intelligence artificielle ». S’agissant de l’écrit se dessine une analogie historique entre les effets actuellement observés et l’avènement de l’imprimerie au milieu du XVe siècle : la culture manuscrite ‒ « intensément auditive et tactile » selon l’expression de Marshall McLuhan ‒ fut alors submergée par l’impression mécanique des textes composés en caractères métalliques et des images gravées, également sur métal. Il est intéressant de noter que le procédé d’un précurseur de l’imprimerie moderne, Procopius Waldvogel, orfèvre originaire de Prague installé à Avignon, est connu dès 1444 sous le nom d’« écriture automatique ». À côté du livre, l’imprimerie multiplie les copies de placards, feuilles volantes et autres brochures : à la fameuse Bible de Gutenberg imprimée à Mayence en 1453 succèdent les non moins fameuses « Thèses de Wittemberg » de Luther, affichées à la porte de l’église principale de cette ville, la veille de la Toussaint de 1517. La nouvelle technique de diffusion a joué un rôle déterminant dans l’éclatement de la chrétienté et les guerres de religion conséquentes.

Aujourd’hui, la déferlante de l’information électronique ‒ au premier chef via les réseaux dits sociaux ‒ engloutit le vieil écrit imprimé ‒ pour le meilleur de la collaboration scientifique mondiale, par exemple ; souvent pour le pire de la manipulation politico-religieuse, de l’État islamique à la désinformation massive des néo-empires américain ou russe, sans compter la mise sous surveillance de la totalité des Terriens que nous sommes, citoyens chinois soumis au cynique « crédit social » comme consommateurs occidentaux multi-traqués par les ogres gaffamés de la « Tech ». Le nouveau régime d’information électronique joue un rôle déterminant dans l’accélération du dérèglement de l’ordre mondial depuis 1945 et la multiplication des conflits meurtriers, affranchis de tout respect pour l’élémentaire « droit des gens ». Aux penseurs émancipateurs d’autrefois ‒ Michel Foucault, Jean Baudrillard ou Gilles Deleuze pour rester dans le domaine français ‒ succèdent les influenceurs envoûteurs d’aujourd’hui. Dans son axiome lapidaire, « Le médium est le message », MacLuhan avait dit vrai : sur le réseau social X, même le « post » le plus intelligemment résistant a pour seul effet d’apporter encore plus de puissance au seul propriétaire du tuyau, soit Elon Musk. Une lueur d’espoir ? Selon le poète Joseph Brodsky ‒ dont le trentième anniversaire de la mort au début de cette année semble avoir été peu célébré en France, hormis la publication de l’anthologie Comme un flambeau dans ces ténèbres noires ‒ la poésie était présente avant l’histoire. Comme la Sagesse peut-être, qui a du goût. Si la poésie était là avant alors n’en doutons pas elle sera là après, quelles que soient les métamorphoses de l’écriture, passées, présentes ou à venir.

Publié dans éditoriaux | Commentaires fermés sur Sous l’écriture la poésie